Incandescences

I
Ron Rash

Incandescences

États-Unis (2010) – Seuil (2015)

Titre original : Burning Bright
Traduction d'Isabelle Rheinharez

Douze fragments de vie dans les Appalaches...

Postée comme une sentinelle à l'orée de la première partie d'Incandescences, la nouvelle Les temps difficiles lui sert de témoin, de balise.

Sur ces terres oubliées dont Ron Rash nous parle depuis Un pied au paradis, la Grande Dépression a plongé la plupart des habitants dans une telle pauvreté que les cinq cents du journal dominical semblent une dépense inconsidérée. La disparition régulière d'œufs dans le poulailler d'Edna lui rappelle la menace de cette faim qui guette, lorsque chaque grain comptera. Dans cette misère subsistent néanmoins bon nombre de valeurs, au premier rang desquelles l'orgueil de ne dépendre de personne, le sens de la famille, la pugnacité au travail, ou cette bienveillance douloureuse pour autrui quand son mari Jacob percera le mystère. Un ordre des choses transcendantal et immuable existe encore alors, dans lequel l'homme se coule et se bat.

Les cinq histoires qui vont suivre – situées de nos jours ou dans un passé récent – tournent autour du délitement de ces valeurs. Les deux protagonistes de Des confédérés morts s'entendent pour piller des tombes d'officiers sudistes, l'un car il lui faut payer les frais médicaux d'une mère gravement malade, l'autre parce qu'il est paresseux et veut s'enrichir rapidement et sans effort en vendant ses trouvailles sur l'internet. Parson, le prêteur sur gages personnage central dans Le bout du monde, aurait sans doute pu acheter celles-ci. C'est ce qu'il fait chaque jour avec tous ces accrocs à la méthamphétamine, parmi lesquels son propre neveu qui lui a refourgué tout ce qui avait une valeur dans la maison familiale dont avait hérité son aîné. C'est uniquement parce que le jeune homme commence à voler les autres et que le shérif s'en mêle que Parson se décide à retourner dans le vallon qui l'a vu naître, pour découvrir l'étendue de la misère des siens.

La méthamphétamine est aussi au cœur de l'histoire narrée dans la très émouvante nouvelle L'envol, où un garçonnet assiste à la déchéance de ses parents et trouve une façon poétique et amère d'y échapper, en leur apportant pourtant l'amour et la générosité dont ils ne peuvent plus faire preuve. La femme qui croyait aux jaguars saisit l'extrême solitude de Ruth Leyland, qui vient d'enterrer sa mère et n'a plus dans l'existence qu'une quête un peu folle d'enfants disparus – qui la renvoie, de longues années en arrière, à la perte de son nouveau-né – et le souvenir encore plus lointain, ancré dans un passé refuge, d'une image ornant un manuel scolaire montrant que des jaguars vécurent dans les montagnes appalachiennes. Cette solitude désespérante, la veuve sexagénaire de la nouvelle Incandescences n'en veut pas, prête à taire le terrible secret de l'homme plus jeune qui vit désormais à ses côtés et qui menace pourtant la communauté.

De la même façon, Retour est un fanal ouvrant la deuxième partie d'Incandescences, qui cette fois s'attache à ce qui subsiste de l'esprit ancien, confronté aux exigences de la modernité.

Ici, un soldat rentrant de la guerre du Pacifique retrouve avec un certain délice ces sources immuables – le paysage familier, les tombes preuves de l'enracinement, la faible lueur de la bougie trouant l'obscurité pour le guider, l'eau limpide du ruisseau – qui vont lui permettre de rejeter au loin, demain, dans un mois ou dans un an, dans les gestes routiniers du fermier qu'il n'aurait pas dû cesser d'être, l'horreur du conflit qui plombe sa mémoire.

Jesse, le héros malheureux de Dans la gorge, pensait que le monde était resté ainsi, dans cette alliance ancienne passée avec les hommes. À ce titre, et pour tenter d'améliorer sa maigre retraite, il retrouve dans la forêt le carré de ginseng planté par son père alors qu'il n'était qu'un enfant, mais les règles ont changé. En un souffle et une fuite, le voici délinquant, le voici criminel, sans qu'il ait compris comment ni pourquoi.

L'incompréhension domine également Étoile filante. Le narrateur y est confronté à l'exigence du devenir autre d'une épouse ayant repris des études qui l'éloignent du bonheur tranquille dans lequel il était engoncé. Sa réaction, primitive, signera la fin d'un rêve, mais pas celle de son immobilité, ce dernier refuge. L'homme divorcé dont nous parle « Waiting for the End of the World », un ancien prof plongé dans la mouise, pourrait être le jumeau de Leonard, le mentor de Travis dans le roman de Rash Le monde à l'endroit. Condamné à jouer de la musique dans les boites les plus pourries de Caroline, il en tire cependant une énergie essentielle qu'il réussit à communiquer à une assemblée disparate, unie dans son interprétation du Free bird de Ronnie van Zant. Quant à Boyd Candler, le héros de L'oiseau de malheur, il s'est parfaitement adapté à la modernité, mais le voici rattrapé par une vieille croyance qui surgit de son passé. L'impérieuse nécessité d'y répondre comme lorsqu'il était enfant soulève l'incompréhension de ses voisins de lotissement, citadins sans mémoire.

Enfin, Lincolnite est un retour à cette terre âpre et violente qui vit s'affronter les frères ennemis de la guerre civile. Une jeune femme dont le mari sert les Yankees reçoit la visite d'un soldat confédéré – jadis commis d'épicerie là où sa mère faisait ses courses – qui n'a plus rien à perdre. Avec intelligence, avec sang-froid et une dureté étonnante pour ses dix-neuf ans, elle saura écarter la menace qu'il représente.

Incandescences montre que le format court convient parfaitement à Ron Rash qui, sur des thèmes que nous connaissons bien grâce à ses romans, réussit en quelques pages à délivrer l'essentiel de ce pays (en librairie le 7 avril 2015).

Chroniqué par Philippe Cottet le 21/03/2015



Illustrations de cette page : Une fillette durant la Grande Dépression – Récolte de ginseng

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : At the Jazz corner of the World (1960 - Blue Note) – The witch doctor (1961 - Blue Note) – The freedom rider (1961 - Blue Note) d'Art Blakey and the Jazz Messengers