Nos disparus

N
Tim Gautreaux

Nos disparus

États-Unis (2009) – Seuil (2014)

Titre original : The Missing
Traduction de Marc Amfreville

Ayant perdu son travail à la suite de l'enlèvement d'une fillette dans un grand magasin dont il était chef de la sécurité, un jeune cajun bourrelé de remords embarque avec les parents de celle-ci sur un vapeur faisant des excursions tout au long du Mississippi pour tenter de la retrouver.

Nos disparus est d'abord un grand roman d'aventures dont la majeure partie se passe à bord d'un steamer d'excursion qui fait la saison sur le fleuve, depuis La Nouvelle-Orléans jusqu'à sa confluence avec la rivière Ohio à Cairo. À la lecture, on pense immédiatement au Twain de La vie sur le Mississippi, même si nombre d'anecdotes – concernant notamment le pilotage à l'oreille – sont des récits familiaux [1]. Un peu moins au Show Boat de George Sidney qui, s'il montrait bien un théâtre flottant apportant le bonheur en chansons aux riverains, présentait ceux-ci sous un éclairage plutôt kitch et sirupeux [2]. Les villes desservies par l'Ambassador, vieux rafiot qui ne tient que par l'épaisseur des couches de peinture qui lui sont appliquées depuis sa naissance, sont plus fréquemment de gris ramassis de maisons ouvrières empestant la créosote que de riantes cités où hommes et femmes ressembleraient tous à Rhett Butler et Scarlett O'Hara.

Nos disparus retrace la violence et la désespérance d'un monde de petits blancs pauvres, excités par la musique et l'alcool frelaté embarqué en douce et décidés à faire le coup de poing, avec le voisin ou encore l'équipage, le temps d'un voyage. Celui-ci consiste souvent en un surplace dans un coin ombragé du fleuve afin d'économiser le charbon, tout en veillant à ce que personne ne mette le feu au bateau ou ne traverse le parquet, épuisé par les années. de la salle de danse. Une fois les deux mille passagers soulagés de leurs bas de laine et ramenés à bon port, il faut vite nettoyer sang, excréments, vomissures et la suie omniprésente pour l'excursion suivante, tandis que le menuisier de bord passera la nuit à réparer comme il pourra les dégâts causés par cette foule. Tous embarquent pour rompre la monotonie de leur vie et, à l'exception des voyages scolaires, maçonniques ou méthodistes, pour danser au rythme de cette irrésistible musique de La Nouvelle-Orléans.

Cette violence n'est rien comparée à la sauvagerie que l'on retrouve dès que l'on s'éloigne un peu du fleuve. Certes le monde a changé, le pays se civilise, ce n'est plus toujours le plus fort qui fait la loi, c'est souvent le plus malin, ou simplement le plus riche. En ces temps de Prohibition, le bayou ou les collines de l'Arkansas qui abritent de nombreuses distilleries clandestines restent prêts à les défendre avec cet esprit pionnier, quand tout se réglait par le plomb ou la corde sans autre forme de procès.

Sam Simoneaux est un jeune cajun qui a perdu, de façon dramatique, toute sa famille alors qu'il n'était qu'un nourrisson. Élevé comme l'un de ses fils par un oncle fermier, droit et aimant, il a pourtant quitté la campagne afin de tenter une vie différente à La Nouvelle-Orléans. Il n'y parle presque plus le français, s'y est marié et a eu un enfant rapidement décédé. Soldat, il eut la chance d'accoster à Saint-Nazaire le 11 novembre 1918. Il ne connut donc de la Grande Guerre que les malheureux blessés et estropiés lors d'une affectation dans un hôpital, puis l'horreur d'un champ de bataille déchiqueté et silencieux, où on lui demanda absurdement de chercher, dans une boue de terre, de chair et de sang, les munitions non explosées aux fins de les détruire.

Les magnifiques premières pages de Nos disparus consacrées à ce séjour en France sont comme un écho tragique aux souvenirs de Byron dans Le dernier arbre. Sauf que si Sam a parfaitement imaginé la férocité et la barbarie des combats, il a été épargné, dans son humanité, par cette boucherie. Malgré l'horreur, il garde en lui une douceur, une naïveté, un respect de la vie d'autrui, une propension à – peut-être un jour – pouvoir de nouveau s'émerveiller qui sont celles de son milieu, cajun et catholique.

C'est sans doute cette foi, et la culpabilité permanente qu'elle sous-tend, qui va le pousser à rechercher Lily, cette gamine dont il n'a pu prévenir l'enlèvement parce qu'il se contentait ce jour-là d'être juste satisfait de son sort de responsable d'étage. Assommé, il distinguera avant de sombrer dans le coma la face édentée d'une vieille femme et c'est avec ce seul indice qu'il embarque sur l'Ambassador aux côtés de Tom et Elsie Weller, les parents de l'enfant, artistes sur le navire.

Lors d'une escale, Sam retrouvera la trace des ravisseurs – une famille terrée dans le bayou qui vole pour le compte d'autrui – qu'il va confondre sans obtenir d'eux l'endroit où se trouve la fillette. Il apprendra par contre le nom de ceux qui massacrèrent les siens et dès lors se posera pour lui la question de la vengeance à laquelle il était, jusqu'à présent, étranger.

Nos disparus et ses nombreux rebondissements à venir se nourrissent des hésitations morales, des avancées, des peurs et des incertitudes de son héros, confronté aux embûches d'une vie qui le font évoluer et mûrir sous nos yeux, avec son tempérament si particulier. Il y a chez Sam une sincérité et une générosité désarmantes qui font que quelques-uns finalement, dans ce pays égoïste et rude, lui viendront en aide, lui permettant de montrer que la vengeance n'est jamais le dernier mot possible.

Tim Gautreaux polit son personnage avec beaucoup de délicatesse, attentif à ses faiblesses et sa simplicité d'homme ordinaire, le faisant éclore dans ses contradictions, ses renoncements autant que dans sa chaleureuse humanité. Cela n'aurait pu se faire autre part que sur l'Ambassador, fragment d'un monde égalitaire et solidaire à disparaître (ou à venir encore).

Nos disparus confirme l'excellent talent de raconteur de Tim Gautreaux (en libraire le 28 août 2014).

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/08/2014



Notes :

[1] Le père de Tim Gautreaux était capitaine d'un tugboat sur le fleuve, c'est-à-dire un bateau pousseur de barges. Son grand-père avait été chef-machiniste sur un bateau à roue à aubes, toujours sur le Mississippi.

[2] Adaptation cinématographique d'une comédie musicale de Kern et Hammerstein créée à Broadway en 1927, célèbre au moins pour l'un de ses standards Old Man River.

Magnolia, la fille d'un capitaine de vapeur et entrepreneur de spectacles, devient la vedette du show après que son amie et précédente star Julie LaVerne, dénoncée pour avoir du sang noir, a été contrainte de quitter le navire. Malgré la mise en garde de sa mère, la jeune fille tombe amoureuse de son partenaire, un joueur professionnel qui l'abandonnera sans savoir qu'elle porte leur enfant.

Plusieurs adaptations cinématographiques de ce succès ont été tournées, la plus connue étant celle de 1951, avec la sublime Ava Gardner dans le rôle de LaVerne. Une version de 1936 réalisée par James Whale, jamais diffusée en France et qui n'est pas un musical, m'a toujours semblé dramatiquement plus réussie.

Illustrations de cette page : Un steamer à quai – Un paysan cajun et son enfant – Orchestre de Noirs à bord d'un steamer, début du XXe siècle.

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Bulletproof Brass! de The Hypnotic Brass Ensemble (2011) – Duke Ellington & John Coltrane (Impulse - 1962) - Blues up and down de Eddie "Lockjaw" Davis et le Johnny Griffin Quintet (Milestone - 2000)