Le dernier arbre

L
Tim Gautreaux

Le dernier arbre

États-Unis (2003) – Seuil (2013)

Titre original : The Clearing
Traduction de Jean-Paul Gratias

Louisiane, années 20. Randolph Aldridge, fils de famille natif de Pittsburgh, prend la tête d'une exploitation forestière dans le bayou. Il y retrouve Byron, son frère aîné, traumatisé par ce qu'il a vu en France durant la Grande Guerre, devenu simple constable chargé de maintenir l'ordre dans ce lieu loin de tout.

Le dernier arbre fait d'abord penser au Serena de Ron Rash, mais sans la puissance lyrique et romantique de ce dernier, qui happait le lecteur dès les premières pages. Ici, nous devons nous investir quelque temps pour accepter une écriture âpre, souvent technique, sans sensualité ou flamboyance ni chemins clairement définis.

Nimbus, Louisane est une frontière, un monde sans loi où la violence de l'homme s'exerce autant envers la nature que contre ses semblables. Une espèce d'enfer depuis lequel se construit littéralement l'american way of life, puisque le précieux bois pluricentenaire est débité en traverses, planches, bardeaux et solives pour nourrir la pose de rails ou le bâti dans tout le pays.

Perdus dans le marais, abrutis par le travail, agressés par la chaleur ou, au contraire, les pluies et inondations qui font de l'endroit un bourbier permanent peuplé de moustiques, taons, mocassins d'eau et alligators, les ouvriers n'ont que le jeu et l'alcool pour oublier leur condition, qui les attache à cette exploitation (ils sont principalement payés en bons d'achat à l'économat) le temps de dépecer ce coin de forêt. Le saloon est une excroissance particulière de la colonie, un lieu de débauche propriété de Buzzeti, malfrat sicilien vivant en ville et lié à la famille mafieuse de Chicago. Il pourvoie en gnôle de contrebande et en prostituées ses deux clientèles, la noire et la blanche dûment séparées, et a main-mise sur les jeux d'argent, machines à sous ou poker, dans lequel les ouvriers engloutissent les économies qu'ils ne feront de toute façon jamais. Les bagarres au couteau, coup de poing américain ou rasoir émaillent les beuveries nocturnes et dominicales et il appartient à Byron Aldridge, étrange constable, de rétablir l'ordre.

Aîné d'une famille d'industriels de Pittsburgh, l'homme est en fuite depuis son retour d'Europe où il assista comme observateur d'un marchand de canons, puis participa comme soldat de seconde classe, à la boucherie de la Première Guerre mondiale. Au grand dam de son père – qui le poussa à s'engager et rêvait pour lui d'une gloire militaire au moins égale à celle du grand-père, officier durant la Guerre Civile –, Byron est rentré avec l'horreur du charnier collée à son âme et une violence, incontrôlable et indicible, déferlant dans ses veines.

Ne pouvant encore répondre au Comment vivre après ça ? il a choisi l'exil intérieur, dans ce marais perdu et dans sa propre souffrance, oscillant entre les crises de larmes à l'écoute des airs de John McCormack [1] sur son Victrola et les explosions de brutalité, parfois meurtrière, pour mettre fin aux différents entre les ouvriers.

L'homme et sa névrose [2] sont au centre du roman, même si le dispositif narratif du Dernier arbre suit principalement Randolph Aldridge. À Nimbus, le puiné est en mission au nom du Père, tout autant pour les affaires que pour veiller sur Byron et ses emportements. Le dernier arbre est traversé par cette double dimension familiale – fraternelle et filiale –, l'une comme l'autre jouant dans le processus d'émancipation des deux frères, après qu'ils se soient rapprochés, retrouvés autour du récit de la guerre enfin partagé. Le dernier arbre est aussi, quelque part, un roman initiatique, l'achèvement d'une formation pour Byron et Randolph, la possibilité qui leur est offerte de se libérer, le premier de l'emprise de l'horreur vécue, le second de ce rôle, en retrait, de gentil cadet obéissant. Et pour les deux, peut-être, l'occasion de transmettre aux générations futures quelque chose qui ne soit pas simplement une dévastation.

C'est cependant sur le meurtre (et le sacrifice) que va se (re)fonder le pacte fraternel et leur nouvelle humanité.

L'opposition avec les Siciliens est devenue combat larvé, puis vendetta après que Randolph a tué Vicente, le donneur de cartes du saloon, cousin de Buzzeti. Comme Byron, les mafieux ont fait la guerre, certains ont connu la pire des tortures et une inhumanité érigée en mode de vie ne les gêne pas du tout [3].

Tim Gautreaux pose intelligemment la question de la justice et des “ normes de vie ” pour ces gens marqués par la démesure criminelle du conflit et le sacrifice inutile de millions d'existences. Il place cette réflexion en écho aux souvenirs terribles de la Guerre civile du vieux marshal Merville – qui sut en dépasser, avec le temps, la barbarie – tout en créant trois beaux personnages de femmes, May, Ella et Lillian, seules capables de résister à l'attraction morbide de la violence et à même d'offrir des voies de retour à la “ civilisation ”.

C'est celui-ci que marquera la coupe du Dernier arbre, ne laissant sur le sol humide du bayou que des souches inutiles, comme autant de cadavres sur le champ de bataille enfin éclairé par la lumière du jour et le silence de l'accompli. Cette ultime clairière métaphorique et le départ vers d'autres espaces à conquérir et dévaster closent ce magnifique roman de Tim Gautreaux. Sous un style initial de reconstitution historique et industrielle assez rébarbatif se cache une richesse d'intentions et de questions, aux réponses mêlées d'un espoir juste provisoire, qui accompagnent désormais chaque soubresaut destructeur de l'humanité (en libraire le 24 septembre 2013).

Chroniqué par Philippe Cottet le 28/09/2013



Notes :

[1] Célèbre ténor irlandais de la première moitié du XXe siècle, aussi à l'aise dans l'opéra que dans la chanson populaire, dont il grava nombre d'airs pour la compagnie Victor, entre 1910 et 1920.

[2] Que l'on connait à présent sous l'appellation de syndrome de stress post-traumatique, qui a resurgi sur le devant de la scène psychologique et journalistique, d'abord à l'occasion de retour du Viet Nâm des combattants américains, puis à l'occasion des guerres du Golfe. Or le phénomène a été constaté et étudié dès la Première Guerre mondiale et il y a gros à parier que la Guerre civile américaine aurait donné son lot de traumatisés, puisque premier conflit d'envergure de la civilisation industrielle, elle assure la transition entre les guerres napoléoniennes et le carnage que l'on appelle la guerre moderne.

[3] Le dernier arbre montre bien qu'ils ne sont pas perçus comme de vrais Américains, y compris par leur compatriote Galleri, Italien du Nord, arrivé de plus longue date aux U.S.A. À peine plus que des nègres, si l'on en croit la menace qui pèserait sur eux de se faire lyncher s'ils s'attaquaient à l'une des femmes blanches de la scierie.

Illustrations de cette page : Cyprès chauves dans le bayou – Victrola

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Nosferatu de John Zorn (Tzadik - 2012) – Cedar ! de The Cedar Walton Trio, quartet, quintet (Prestige - 1967/1990) – The unissued Seattle broadcast de John Coltrane (1965) – Quintessential Vol. 1, 1933-35 de Billie Holiday (CBS)