À malin, malin et demi

Richard Russo

À malin, malin et demi

États-Unis (2016) – Quai Voltaire (2017)

Titre original : Everybody's Fool
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Esch

Dans la ville de Bath, on enterre le juge Barton Flatt – ce qui pourrait procurer un immense plaisir à Douglas Raymer, le chef de la police qui le détestait – et l'on s'apprête à célébrer la mémoire de Beryl Peoples, la légendaire prof d'anglais – ce qui pourrait provoquer chez ce même officier des tourments existentiels sans fin puisque, perspicace en diable, la vieille dame lui avait toujours demandé de rechercher qui il était. À cette interrogation il pourrait aujourd'hui répondre : un cocu devenu veuf peu de temps après l'avoir appris.

Un quart de siècle après l'avoir mise en scène dans son roman inaugural, Richard Russo revient donc à Bath, petite ville du nord de l'État de New York dont les rêves de splendeur se sont éteints, il y a bien longtemps, quand la source qui alimentait les thermes s'est brusquement tarie.

Un homme presque parfait [1] racontait la quête d'un père (Donald Sullivan, dit Sully) par son fils (Peter), le premier ayant fui l'ensemble de ses responsabilités pour s'enfoncer dans une adolescence attardée, où ne semblait compter que les bières bues après une dure journée de travail au noir, les bagarres éventuelles dans lesquelles il n'était pas le dernier à faire parler ses poings et l'adultère, côté amant s'entend. L'enfance terrible de Sully expliquait beaucoup de choses dans son comportement, qui lui avait fait sauter une génération en offrant à son petit-fils Will la tendresse et l'affection qu'il n'avait pu donner à Peter.

Dans À malin, malin et demi nous retrouvons la plupart des personnages peut-être une dizaine d'années plus tard [2]. Heureusement pour nous, l'état de la petite cité s'est encore dégradé, permettant à la verve drolatique de Russo de s'y épanouir.

L’histoire de l’État de New York était sans ambiguïté. La merde – liquide et solide, littéralement et métaphoriquement – remontait, au mépris de toutes les lois de la physique, souvent jusque dans les Catskills et parfois même jusque dans les Adirondacks.

Dans l'air nauséabond des étés, dès la sécheresse venue, des fûts percés et ornés de têtes de mort refont surface. En cas de pluie ou de tempête, les vivants ne sont plus certains qu'ils prient bien leurs défunts, les glissements de terrain au cimetière ayant tendance à entraîner les cercueils vers le bas de la colline. Un nouveau maire plein d'ambition tente bien de redresser la situation en singeant Schuyler Springs, l'opulente ville voisine. Mais, pour l'instant, le projet de construire des lofts de luxe à partir d'une vieille usine est en panne, le premier coup de pioche ayant éventré une canalisation dont il est permis de penser que le jus nauséabond qui s'en échappe est parfaitement toxique.

En panne, c'est aussi le cas du promoteur du projet, l'incontournable Carl Roebuck, « dont la plupart des gens furent surpris d’apprendre qu’il était entrepreneur alors qu’ils l’avaient toujours pris pour un escroc et un connard. » L'homme qui dézippait sa braguette plus vite que son ombre et troussait tout ce qui passait à sa portée est désormais à la recherche d'une fonction érectile disparue.

Perdue également Becka, la superbe femme de l'officier Raymer, l'ennemi intime de Sully devenu chef de la police, décédée d'une mauvaise chute depuis l'étage du domicile conjugal alors qu'elle le quittait (« Bon sang, cette femme s’est amusée à descendre l’escalier comme un Slinky [3]. »). Il détient la preuve de son infidélité – la télécommande ouvrant la porte du garage de l'amant – et entend mener son enquête pour découvrir son identité. Mais comme il s'est évanoui durant les obsèques du juge Flatt, pile dans la fosse où était placé le cercueil, la fameuse zappette s'y trouve maintenant, six pieds sous terre. Obsédé, tourmenté, Raymer n'aura de cesse de remettre la main sur l'objet puis de découvrir celui qui lui a fait porter les cornes.

Perdu également la joie de vivre de Sully, son insouciance devant la vie, parce que la mort le rattrape, six mois ou deux ans maximum, quelle importance à présent ? Peut-il répondre aussi négligemment qu'il le faisait à l'éternelle question de Miss Beryl, la légendaire professeure d'anglais :« Ça ne vous gêne pas de ne pas avoir tiré meilleur profit de la vie que Dieu vous a donnée ? » Peut-il être satisfait d'avoir fui égoïstement toute son existence pour ne rien construire, ne rien réussir et donc ne jamais échouer... au-delà de ce tabouret de bar qui l'attendait chaque soir ?

Le centre de gravité de ces chroniques de Bath a légèrement glissé de Sully à Raymer, le crétin armé comme l'appelait le juge Flatt, parce que À malin, malin et demi entend traiter de l'absence, avec une mélancolie qui affleure de temps à autre sur la drôlerie des situations et l'humanité des personnages, même s'agissant du plus infime poivrot fréquentant la Gert's tavern. Russo parle aussi de l'acceptation de ce que nous sommes – c'est pourquoi Raymer, indécis, complexé, dévoré par une haine de soi depuis l'enfance, va rejoindre Sullivan, qui ne s'apprécie peut-être pas beaucoup plus –, et de cette réconciliation avec les autres et avec nous-mêmes qu'il est toujours possible de forger dans les derniers instants, même dans un endroit aussi pourri que Bath.

Dans un court entretien filmé, le romancier explique qu'au moment d'écrire cette suite, il s'est rendu compte que les personnages ne lui appartenaient plus vraiment du fait de leur incarnation à l'écran par Paul Newman (Sully), Jessica Tandy (Miss Beryl), Philip Seymour Hoffman (Raymer) ou encore Pruitt Taylor Vince (Rub) et Bruce Willis (Carl Roebuck). Or, les trois premiers étaient décédés et c'est de leur absence que Russo nous parle d'abord, ce qui explique aussi cette nostalgie et la profonde tendresse pour les personnages qui peuplent À malin, malin et demi.

Il faut lire ce roman drôle, grave et émouvant (il faut lire tout Russo, en fait) qui nous rappelle au final que ce qui nous est essentiel peut être cueilli juste en tendant la main. Vers l'autre, inconnu ou jusqu'alors ignoré. Vers l'autre, celui que nous avons été enfant et qui n'est pas encore advenu. Même au seuil de la mort il n'est pas trop tard.

Sauf pour des connards comme Roy Purdy, naturellement.

Chroniqué par Philippe Cottet le 02/06/2018



Notes :

[1] Nobody's Fool (1993), traduit chez Quai Voltaire en 1995

[2] Puisque Will, le petit-fils de Sully, va partir à l'université. C'était un enfant dans le premier volet.

[3] Jouet en forme de ressort qui peut descendre par lui-même les marches d'un escalier une fois initié son mouvement.

Illustrations de cette page : Paul Newman (Sully) et Philip Seymour Hoffman (Raymer) dans le film de Robert Benton, Un homme presque parfait

Musique écoutée durant l'écriture de cette chronique : Dead Magic d'Anna von Hausswolff (2018 - City slang) – Rummage Out de Matt Piet & His Disorganization (2018 - Clean Feed Records)