Une mort qui en vaut la peine

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Donald Ray Pollock

Une mort qui en vaut la peine

États-Unis (2016) – Albin Michel (2016)

Titre original : The Heavenly Table
Traduction de Bruno Boudard

L'année de l'entrée des États-Unis dans la Grande Guerre, le vieux Sud est en ébullition. Il le doit aux Jewett, une fratrie de pauvres blancs qui, au décès de leur taré de père, ont décidé de vivre leur vie à la façon de Bloody Bill Bucket, le héros d'un roman de gare qui leur a servi d'éducation.

Pearl Jewett, sur qui ouvre Une mort qui en vaut la peine, est un crétin bigot et violent qui dort sur le cadavre du ténia qui tua sa femme. Convaincu par un prêcheur que la pauvreté extrême dans ce bas monde sera récompensée par la meilleure place au banquet céleste, il a élevé – enfin, c'est un bien grand mot – dans une misère crasse et une certaine ferveur religieuse ses trois gamins à qui il avait donné, ivre à chaque naissance, les prénoms improbables de Cane, Cob et Chimney.

Cob, le cadet, est un débile léger impavide qui ne vit que pour son ventre. Chimney, le benjamin, est un chien fou qui ne pense qu'au premier coup qu'il tirera. Seul Cane semble échapper à la malédiction du pauvre blanc inculte et stupide, sa mère lui ayant appris à lire dans la Bible avant de mourir. Pour l'instant, la famille s'épuise à déboiser un coin de terrain pour le compte du major Tardweller, un autre crétin cette fois-ci fortuné, arrogant et raciste.

Un peu plus loin, dans l'Ohio, les Fiddler s'inquiètent de la disparition de leur fils de seize ans, Eddie. Petits cultivateurs, ils ont été escroqués des économies de toute une vie par un faux vendeur de bovins qui devaient les rendre riches. Du coup, Ellsworth le père n'ose plus dire la vérité à Eula son épouse, notamment que le gamin a une forte tendance à aimer un peu trop la picole et pas trop les travaux de la ferme. Aussi part-il à sa recherche en espérant au moins que son fils aura choisi une issue honorable en s'engageant pour cette guerre dont on parle, contre l'Allemagne dont personne ne sait où cela se trouve, puisqu'un camp militaire vient de s'ouvrir à Meade, à une journée de mulet de chez eux.

Le ton est donné. Dans la plus pure tradition du grotesque sudiste. Donald Ray Pollock va aborder pratiquement tous les personnages d'Une mort qui en vaut la peine – et Dieu sait s'il y en a – de la même façon, à l'aune de leurs défauts grossis sous la loupe de son ironie.

La disparition de Pearl libère les trois frères dont la connaissance du monde se limite à celle de ce héros de papier, conçu par un minable romancier qui :

avait choisi comme moteur de l’intrigue l’insatiable désir de vengeance d’un certain colonel William Buchet contre les Nordistes, lesquels avaient mis à sac sa plantation lors de la guerre de Sécession sans même lui laisser une seule boule de coton avec laquelle se torcher le cul, et Winthrop avait truffé son récit de tous les actes de viol, de cambriolage ou encore de meurtre qu’était capable de concevoir son cerveau rongé par la syphilis et l’indignation.

Et voilà les Jewett mettant à feu et à sang le Sud, du vol de jambon pour satisfaire l'inextinguible appétit de Cob jusqu'à l'assassinat, porté par une presse qui en fait à la fois des outlaws romantiques après lesquels soupirent les jeunes filles et des monstres ivres de fureur et de sang que pourchassent toutes les milices du Tennessee et du Kentucky, la vérité se situant à peu près au milieu. Ou pas.

Pour faire se rejoindre la bande Jewett et les gentils Fiddler, Pollock invente une multitude de personnages par lesquels Une mort qui en vaut la peine va transiter. Il n'y a donc pas une histoire, mais une moisson d'histoires individuelles qui se touchent, se croisent, basculent vers quelqu'un ou quelque chose d'autre pour revenir un peu plus tard et croiser d'autres destins.

Comme le lieutenant Vincent Bovard, engagé à la suite d'une déception sentimentale et qui souhaite trouver une fin héroïque sur le champ de bataille, si possible après avoir perdu son pucelage ; ou le maquereau Blackie et ses trois protégées officiant dans Le Harem céleste des plaisirs terrestres, mais que tous les habitants du coin appellent La grange aux putes ; ou encore l'inspecteur des installations sanitaires Jasper Cone, doté d'un sexe monstrueux qui est sa malédiction, et dont le travail consiste à éviter le débordement des chiottes locaux ; ou enfin George Milford dit Sugar, noir, gigolo et alcoolique, sans arrêt trahi, lynché par une milice et bouillonnant de vengeance contre celui ayant détruit son chapeau melon à 1,25 $. Et tant d'autres...

Tous ces destins enchevêtrés, des premiers rôles aux figurants, sont drôles, certains hilarants. L'humour d'Une mort qui en vaut la peine est plutôt noir, pouvant faire virer le récit à tout instant vers le drame ou la violence la plus crue. Pollock compte sur son changement fréquent de monture pour garder (ou gagner) l'équilibre jusqu'à un jeu de massacre final bien difficile à prévoir tant les fausses pistes se sont multipliées. Un roman foisonnant et truculent, que l'on dirait prêt pour le cinéma.

Chroniqué par Philippe Cottet le 10/10/2016



Illustrations de cette page : Moisson dans le Sud – Chiotte