Les braves gens ne courent pas les rues

L
Flannery O'Connor

Les braves gens ne courent pas les rues

États-Unis (1953) – Gallimard (1963)

Titre original : A good man is hard to find
Traduction d'Henri Morisset

Fragments d'existences dans le Sud des États-Unis au début des années 50, en dix nouvelles tranchantes comme des rasoirs.

Lors de ma recension d'Une mort qui en vaut la peine, le dernier roman de Donald R. Pollock, j'ai évoqué la tradition du grotesque chez les écrivains du Sud, ce qui m'a donné envie, non pas de terminer immédiatement mon travail sur l'œuvre d'Harry Crews ou de vous entretenir de mon amour immodéré pour Faulkner, mais de relire Flannery O'Connor.

Après une intense recherche dans des cartons qui me tiennent lieu de Billy®, j'ai exhumé et parcouru de nouveau avec ravissement ses deux uniques romans, Et ce sont les violents qui l'emportent et La sagesse dans le sang (adapté fidèlement au cinéma par John Huston dans les années 70) dont je vous parlerai sans doute bientôt. Car il y avait aussi ces dix perles noires que sont Les braves gens ne courent pas les rues (republié depuis chez Folio), excellente introduction à son œuvre, assez proche de ce que vous, visiteurs du Vent sombre, êtes coutumiers de lire.

Ces nouvelles sont bêtes et méchantes... Entendez par là qu'elles se contentent de montrer la bêtise, la méchanceté, la petitesse de l'être humain. En ce sens, elles n'ont pas d'âge ni de nationalité, on pourrait les raconter demain et ici avec, dans l'absence de concessions pour ce que nous sommes, un identique sentiment de réalité. Même Le nègre factice, contextuellement la plus datée – qui met en scène un grand-père raciste emmenant son petit-fils à Atlanta pour lui donner une bonne leçon de vie, mais n'y trouve qu'humiliation sur humiliation – est d'une modernité absolue.

Flannery O'Connor était atteinte d'une forme rare de lupus dont était mort son père. Catholique fervente, elle avait dû revenir vivre, du fait de sa maladie, dans la maison familiale auprès de sa mère. On peut peut-être l'apercevoir à plusieurs reprises dans certaines nouvelles des Braves gens ne courent pas les rues, par exemple la jeune femme sourde et muette que sa vieille mère tente de « caser » avec un manchot dans C’est peut-être votre vie que vous sauvez. Ou la fillette qui subit la péroraison permanente de sa mère et de sa locataire, que les trois voyous venus d'Atlanta vont bousculer (in Un cercle dans le feu). Dans la jeune universitaire à la jambe de bois, fausse indifférente et définitivement victime de la nouvelle Braves gens de la campagne. Ou dans l'adolescente intelligente et orgueilleuse, jalouse et rageuse des Temples de Saint-Esprit :

Elle eut le sentiment qu’être médecin ou simple ingénieur ne pouvait plus suffire. Elle serait une sainte, parce que c’était la seule occupation qui embrassât tout ce qu’on peut savoir ; et pourtant elle était sûre de n’y jamais parvenir : certes, elle n’était ni une voleuse ni une criminelle, mais elle était menteuse-née et paresseuse, elle agaçait sa mère et faisait exprès d’être désagréable avec presque tout le monde. Le péché d’orgueil, le pire de tous, la rongeait.

La romancière disait s'être beaucoup amusée à l'écriture des nouvelles composant le recueil Les braves gens ne courent pas les rues. Beaucoup des portraits qu'elle trace le sont avec une authentique cruauté, qui met en valeur la mesquinerie, la bigoterie, cette sorte de bêtise crasse – qu'eux appelleraient bon sens – dans laquelle baignent ses personnages.

On trouve ici d'incorrigibles commères, des nègres paresseux et philosophes, des fermiers stupides sûrs de leur supériorité de blancs américains... Beaucoup de frustration, de duplicité, de bassesse, mais toutes très ordinaires. À l'exception du Désaxé, le malfrat échappé de prison que va croiser la famille géorgienne dans la nouvelle Les braves gens ne courent pas les rues qui donne son nom au recueil, aucun n'est un monstre, mais tous finissent par devenir monstrueux sous le scalpel d'O'Connor.

Mais avec des étrangers dans les lieux, des gens qui voyaient tout et ne comprenaient rien, qui venaient d’un pays où l’on se battait continuellement, où la religion n’avait pas été réformée, avec ces gens-là, on était sur le qui-vive à chaque instant. Elle se dit qu’il devrait exister une loi pour se défendre d’eux. Il n’y avait pas de raison pour qu’ils restent là, prennent la place d’enfants du pays qui avaient été tués dans leurs guerres et dans leurs carnages.

« Ces histoires sont dures parce qu’il n’y a rien de plus dur ou de moins sentimental que le réalisme chrétien… je suis toujours amusée de voir ces histoires décrites comme étant des histoires d’horreur, car le critique est incapable de capter la véritable horreur. » Écriture précise et économe, froideur du regard, ironie et absence de réelle compassion pour ses personnages débouchent sur des histoires à l'humour noir et ravageur et, parfois, le chemin vers le divin. La plume au vitriol de Flannery O'Connor mérite vraiment d'être (re)découverte.

Les braves gens ne courent pas les rues : à cause des caprices d'une vieille femme bavarde, une gentille famille géorgienne va croiser la route d'un redoutable criminel. Le fleuve : un jeune garçon se retrouve contaminé par la bigoterie de sa nounou. C’est peut-être votre vie que vous sauvez : une vieille femme accorde l'hospitalité à un manchot en espérant lui fourguer sa fille sourde et muette. Un heureux événement : en montant l'escalier jusqu'à chez elle, une femme est terrassée par la douleur et se sent mourir. Les temples du Saint Esprit : deux adolescentes en pension chez les sœurs passent un week-end chez une paroissienne et sa fille. Le nègre factice : un grand-père emmène son adolescent de petit-fils à la grande ville pour lui donner une bonne leçon. Un cercle dans le feu : trois gamins des villes viennent goûter aux bonheurs champêtres. Tardive rencontre avec l'ennemi : un général plus que centenaire participe en grand uniforme à une célébration. Braves gens de la campagne : une jeune universitaire condamnée à vivre recluse auprès de sa mère croise le chemin d'un vendeur de bibles. La personne déplacée : un réfugié polonais travailleur est recueilli dans une ferme du Sud.

Chroniqué par Philippe Cottet le 25/10/2016



Musique écoutée durant la rédaction de cette chronique : Attica Blues d'Archie Shepp (1972 - Impulse!) – This One's For Blanton de Duke Ellington & Ray Brown (1972 - Pablo Records)

Illustrations de cette page : Flannery O'Connor – Général sudiste