Les portes de l'Enfer

L
Harry Crews

Les portes de l'Enfer

États-Unis (1970) – Sonatine (2015)

Titre original : This Thing Don’t Lead to Heaven
Traduction de Patrick Raynal

Entre une arrivée et un départ de bus Greyhound, la petite communauté de Cumseh, Géorgie, va vivre une journée agitée faite de faux émerveillements, de vraies renonciations, de vie, de mort, au bout de laquelle un chaos ancien enfantera un ordre nouveau. Ou peut-être n'est-ce qu'un rêve ?

Le troisième roman d'Harry Crews, Les portes de l'enfer [1], est un jalon passionnant pour tous ceux qui s'intéressent à lire autrement son œuvre.

Le prétexte – trois inconnus qui débarquent successivement dans une communauté fermée et semblent y jeter le trouble – conduit Crews à mener un récit alternant gravité et loufoquerie, un assemblage que l'on retrouvera par la suite dans le tardif Des savons pour la vie et, dans une moindre mesure, au cœur du Faucon va mourir [2]. Le ton employé ici est très éloigné de celui, dramatique, du Chanteur de gospel et est beaucoup plus léger que celui du très didactique Nu dans le jardin d'Eden. Sous cette forme drolatique, un peu folle, mais surtout clairement métaphorique et édifiante, Les portes de l'enfer poursuivent, à leur façon, le questionnement de l'auteur sur l'effacement du sacré et le poids que la fin de la transcendance divine fait peser sur les épaules de ses personnages.

Le pitch

Comme pour les autres romans, je vais essayer de vous expliquer comment Les portes de l'enfer s'insèrent dans la vision tout à fait particulière que Crews a du monde, en étant d'abord un prolongement évident du livre précédent, mais envisagé à un moment ultérieur de cette désacralisation.

L'histoire est très simple. Carlita, une négresse cubaine ne parlant que l'espagnol et pratiquant le vaudou débarque accidentellement dans une communauté géorgienne repliée sur une maison de retraite qui domine le paysage et la vie du comté. Alors que tout pousse à se débarrasser d'elle au plus vite au prochain passage d'un car Greyhound, Jefferson Davis Munroe, un nain travaillant comme masseur, persuade Axel, sa patronne propriétaire du Senior Club de la prendre comme cuisinière, même pour une seule nuit.

Junior Bledsoe, V.R.P. en concessions funéraires qui vient de s'arrêter en ville, voit dans ce remue-ménage et la gérontophilie ambiante l'occasion de faire d'excellentes affaires et se greffe sur le groupe. Un peu plus tard, débarque d'un autre Greyhound, Sarah Nell Brownstie, une jeune femme d'un mètre quatre-vingt-trois tombée amoureuse par correspondance de Jefferson Davis – qui n'a pas hésité à se présenter comme un colosse de près de deux mètres –, bien décidée à rencontrer enfin l'homme de sa vie.

Le chaos primordial

Les portes de l'enfer sont d'abord une comédie des erreurs, des faux-semblants et des mensonges. Personne n'est réellement ce qu'il prétend être ou ce que l'on peut voir de lui, et tous se servent de l'autre à des fins égoïstes. Jefferson Davis, le personnage crewsien central (car c'est celui qui veut le plus échapper à sa condition) est un masseur effroyable. Il fait passer le ressentiment né de son nanisme dans la violence avec laquelle il s'occupe du corps des pensionnaires – qu'il boxe et broie littéralement –, les ayant convaincus que résister à la douleur était la preuve qu'ils étaient encore vivants.

Il est devenu l'amant d'Axel, persuadé que le pouvoir qu'elle exerçait sur la ville était la marque de capacités magiques qui pourraient lui donner ce qu'il désire le plus au monde : passer d'un mètre vingt à un mètre quatre-vingt-dix. Les raisons pour lesquelles la patronne du Senior Club s'est offerte à lui sont tout aussi fausses ou dissimulées. Née dans une maison qui ressemble à un tombeau, au milieu de vieillards toujours renouvelés, parce que toujours mourants, elle a été privée de contacts affectueux, et les coups donnés par son amant sont, à défaut, ce qui s'en approche le plus. Dans leur curieux attelage, si elle détient manifestement l'autorité, c'est souvent lui qui décide.

Harry Crews assemble ainsi un certain nombre de paires qui toutes s'établissent sur un mensonge à soi, à l'autre, et sur une incompréhension. Jeremy Tetley, l'un des pensionnaires, a pris conscience de sa finitude suite à la perte d'une dent et il cherche désespérément à se réconforter. D'abord sous les coups de Jefferson Davis puis, en désespoir de cause, en tentant de séduire Molly. Jeremy veut baiser encore une fois, ressentir la brûlure d'une érection qui lui indiquerait que la mort est encore loin. Molly ne voit en lui que le fantôme de son défunt mari et exige de reprendre, cinquante ans en arrière, une cour (et une vie) interrompue.

Si Carlita a suivi Jefferson Davies, c'est par un intérêt dont le nain ne se doute pas, pas plus que la négresse ne connait les intentions de ce dernier, puisqu'aucun ne parle la langue de l'autre, seulement celle de son propre désir. Hiram Peters, le pasteur qui ne croit plus en Dieu, mais en distribue les prospectus, est opposé/apparié à Junior Bledsoe, l'homme qui ne jure que par le commerce de la mort, tombes polies sur papier glacé. L'essentiel des effets comiques des Portes de l'enfer repose sur ces trajectoires égoïstes et cette impossibilité à communiquer entre personnages qui mène à des quiproquos parfois dramatiques, comme quand le masseur souhaite obtenir une preuve des pouvoirs magiques de Carlita.

Babel

Ce que met en scène ici Harry Crews, c'est une moderne Babel, et c'est bien sûr là que la trahison du titre en français prend toute son importance. Le centre du roman, comme de la vie de Cumseh, est occupée par cette maison en haut d'une colline, qui fait évidemment écho à celle que l'on trouvait dans Nu dans le jardin d'Eden. Celle de Fat Man y était encore le réceptacle de formes religieuses abâtardies, fruits de la volonté de Jack O'Boylan de se perpétuer au sein d'une communauté qui croit en son retour et voit dans la présence de l'obèse le signe qu'il se produira ici, un jour.

L'histoire de la demeure où se trouve le Senior Club est, cette fois-ci et sans ambiguïtés, totalement profane. Elle est un simulacre conscient, les marques de son élévation sont purement humaines (la tombe de Jake Gates recouverte par la buvette du drive-in, celle de la mère, celle enfin des outils agricoles ensevelis, marque de l'hubris du père) et elles ne sont pas un trait possible – incertain, éventuel – vers le divin. Elle ne mène pas au Paradis ( « this thing don’t lead to heaven » ), pas plus que la tour de Babel ne le fit, juste au leurre qu'est Axel, qui habite à son sommet, sous la mansarde de son toit, et dont le vrai nom est Pearl Lee Gates [3].

Voici donc comment Harry Crews, pastichant Genèse 11:1-9, met en scène dans Les portes de l'enfer la désertion du divin et la confusion qui s'ensuit. Individualiste, égoïste, la communauté est incapable de s'entendre, parce que chacun suit son propre désir et tout discours n'est là que pour justifier son caractère impératif. L'histoire du père Gates est parfaitement édifiante s'agissant de l'orgueil sans limites qui l'habite et du malheur qu'il a semé autour de lui, contrairement à la figure de Jack O'Boylan d'où – de par son absence – avait pu jaillir le sacré. Recouverte par la modernité (le drive-in), la tombe de Gates n'est que celle d'un homme, elle ne permet pas de mettre de l'ordre dans le monde, même sous une forme dérisoire et morbide [4].

Dans mes chroniques antérieures sur l'œuvre de Crews, vous trouverez quantité d'explications sur la trajectoire et l'échec du héros crewsien – ici, en l'occurrence, Jefferson Davis Munroe – comme sur la très belle figure d'Axel, dans laquelle on peut voir un prolongement dans le temps de la Dolly de Nu dans le jardin d'Éden, après que l'illusion de la permanence du sacré se soit entièrement dissipée. Les portes de l'enfer confirment donc la prégnance des thèmes religieux chez Harry Crews comme filtres des problématiques de la modernité, où le divin retiré ne laisse entre eux que des désirs humains affamés.

Chroniqué par Philippe Cottet le 11/11/2015



Notes :

[1] Cette traduction absurde du titre original This Thing Don’t Lead to Heaven représente un total contresens à ce que raconte Crews dans le roman. Ce n'est pas parce que telle chose ne mène pas au Paradis qu'elle conduit à l'opposé.

[2] Sous réserves des autres romans auxquels nous n'avons pas encore accès.

[3] Il y a bien sûr le jeu de mots (Pearly Gates = Portes du paradis). Mais l'archéologie nous apprend qu'en haut de la ziggurat de Babylone se trouvait un temple avec un lit, où attendait une femme comme une invitation faite à Dieu pour visiter les hommes. Le problème, et l'ambiguïté, était que tout homme arrivant en haut de la Tour pouvait alors se prendre pour Dieu (ce que Crews souligne, autant avec le personnage de Jefferson Davis que celui de Junior Bledsoe, une fois dans la mansarde). Cette substitution de Dieu par n'importe quel homme est au cœur de son œuvre telle que je la lis sur Le vent sombre.

[4] Le meilleur signe est bien sûr qu'Hiram Peters a perdu la foi au contact de Jake Gates, qui régnait sur un Paradis « Cumseh était pleine du parfum des choses en devenir et des grands champs fertiles. Jake Gates possédait toutes ces choses en devenir et ces grands champs fertiles » et en fit un enfer. Que ce fut un déluge qui noya les ambitions de Gates est évidemment normal, l'édification de la tour de Babel étant le fait des descendants de Noé.

Illustrations de cette page : Poupée vaudou – Nain – La tour de Babel de Lucas van Valckenborch

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Lento (2013) – Voyage (2008) – So I am (2004) de Nah Youn Sun