Descente à Valdez

D
Harry Crews

Descente à Valdez

États-Unis (1975) – Allia (2016)

Titre original : Going down in Valdeez
Traduction de Bruno Charoy

Dans le cadre du Project Independence a été prise la décision de construire un oléoduc reliant les champs du nord de l'Alaska découverts en 1968 à Valdez, un port situé au sud libre des glaces toute l'année, d'où le pétrole sera ensuite exporté pour raffinage. C'est le début de travaux gigantesques, mobilisant une importante main d'œuvre et qui transforme, pour quelque temps, cette paisible ville.

Harry Crews fut un collaborateur régulier des magazines Playboy et Esquire et c'est donc cette facette du romancier que nous propose aujourd'hui les éditions Allia avec cette Descente à Valdez.

J'avoue être resté totalement dubitatif à la lecture de ce reportage qui, quarante ans après sa première publication, ne peut plus guère prétendre à un intérêt testimonial. D'autant que Crews ne s'intéresse que marginalement au contexte qui a donné naissance à cette balafre courant du nord au sud de l'état et qui le partage en deux. Il est plus là pour saisir une ambiance, celle de la transformation temporaire d'un bled un peu paumé de 3 ou 4 000 habitants en une cité grouillante par laquelle passeront des milliers d'ouvriers, accompagnés de l'habituel cortège de profiteurs, joueurs, escrocs, prostituées, qui les aideront à dépenser l'argent durement gagné.

Toutes ces ruées vers une potentielle richesse rapide ont le même profil, les mêmes ingrédients, les mêmes acteurs... Comme le fit Jack London dans le Klondike, Crews passe beaucoup de temps dans les bars à bavarder et picoler avec les locaux ou migrants, mais on sent bien qu'il n'est là que pour quelques jours, tous frais payés par Hefner, et que de cette expérience ne jaillira pas un nouvel Appel de la forêt.

On retrouve un peu la patte de l'auteur du Chanteur de Gospel dans les portraits de Micki, la jeune putain, et de son pathétique souteneur de mari, mais à côté des personnages qu'il réussit à camper dans ses romans – dans des contextes autrement plus riches littérairement et thématiquement parlant –, ceux de Descente à Valdez sont anodins, mainstream, loin d'être aussi truculents qu'on nous invite à le croire.

Restent donc ces quatre ou cinq derniers paragraphes où Crews, confondant l'Alaska défiguré et la jeune pute avaleuse de queues qui vient de se faire tatouer, rappelle que toute chose à un prix, souvent amer. Cette ambigüité retrouvée sauve à peine, et en tout cas in extremis, cette Descente à Valdez.

Chroniqué par Philippe Cottet le 09/10/2016



Illustration de cette page : Ouvrier sur le chantier du Trans-Alaska Pipeline System