Dans les angles morts

D
Elizabeth Brundage

Dans les angles morts

États-Unis (2016) – Quai Voltaire (2017)

Titre original : All things cease to appear
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Cécile Arnaud

Dans la campagne isolée le long du fleuve Hudson, durant une rigoureuse nuit d'hiver de février 1979, un homme arrive chez ses voisins en compagnie de sa très jeune fille. En rentrant du travail, il a découvert le cadavre de son épouse, tuée d'un coup de hache à la tête.

Premier roman d'Elizabeth Brundage, Dans les angles morts se refuse à traiter ce crime comme une banale enquête policière.

Passées les premières constatations, l'interrogatoire, la certitude que la plupart ont de la culpabilité du mari sans que celle-ci puisse être prouvée, Elizabeth Brundage s'éloigne du lieu du meurtre et de la victime.

Elle va y revenir lentement, adoptant une écriture concentrique dans l'espace et dans le temps, qui va faire se rejoindre la vieille ferme – car le tragique habite ces pierres anciennes – et la jeune femme assassinée. Dans les angles morts passe ainsi par des portraits fouillés et des histoires voisines, en un état des lieux de cette Amérique rurale du début de reaganisme où les paysans surendettés cèdent des terres occupées depuis des générations par leurs familles à des citadins qui n'y viendront que quelques week-ends et semaines d'été et qui, ne pouvant se payer les Hamptons, se rabattent sur les Catskills et la campagne le long de l'Hudson River [1].

Les Clare sont arrivés de New York City, mariés sans amour parce qu'il l'avait mise enceinte. Se disant spécialisé dans l'école d'Hudson, George – fils unique de bonne famille – vient de décrocher un poste de professeur d'art dans une université de second ordre du nord de l'État. Catherine – fille d'ouvrier et étudiante brillante – restaurait des tableaux. S'ils ont pu s'offrir cette très vieille ferme laitière qui plaît tant au mari – qui y vivra peu – et déplaît tant à l'épouse – qui va devoir y passer ses journées à élever leur petite Franny – c'est parce que les banques ont fait main basse dessus, puis l'ont vendue aux enchères pour une bouchée de pain.

Pour des questions de respect, peut-être aussi un peu de peur, personne dans le pays n'aurait surenchéri. Dans une première longue analepse, Brundage raconte le drame que vient de connaître la ferme des Hale, la lente déchéance que combattit Ella, la mère d'Eddy, Wade et Cole, alors que leur père Cal, infidèle et violent, plongeait dans l'alcool et le déni. Quand il n'y eut plus rien à mettre au clou demeurèrent trois orphelins, recueillis par leur oncle dans une ville voisine, mais qui restèrent fascinés par cette maison qu'ils considèrent toujours comme leur. C'est pour cela qu'un jour, ils vinrent proposer à Catherine à qui George a caché toute l'histoire, leurs services pour retaper la ferme.

Les gens du coin mettaient au moins cent ans à accepter que des étrangers s’installent dans une maison ayant appartenu pendant des générations à une même famille, dont l’histoire navrante appartenait désormais à la mythologie locale.

Autant perdue dans cette campagne isolée que dans son mariage, la jeune femme se prend d'affection pour les trois garçons ; elle est à peine plus âgée qu'Eddy, le côté pataud de Wade l'attendrit, l'intelligence vive et le sens des responsabilités de Cole font qu'elle lui confie souvent la garde de Franny. Trois enfants élevés sainement par une mère digne qui comptait de nombreux amis, parmi lesquels Mary, l'agent immobilier épouse du shérif. Elizabeth Brundage dérive alors durant quelques pages sur l'histoire de Mary et de Travis, le drame de leur existence qu'est Alice, leur fille devenue junkie. Cela lui permet, en les opposant simplement, de traiter du choc de culture que représente, dans cette communauté resserrée et solidaire, l'arrivée de ces citadins instruits et nantis, arrogants et restant dans l'entre-soi.

Elle reviendra vers eux par la suite, dressant déjà un autre portrait, celui de Bram et Justine, eux aussi nouveaux venus. Les Sokolov, artistes et bohèmes bien plus riches que les Clare, vivent dans un fouillis sans nom au milieu d'une ménagerie insolite, avec entre eux une liberté de ton et de gestes qui est à l'opposé de la vie au cordeau de Catherine où tout doit être propre, rangé, aseptisé, soumis aux règles de la ménagère accomplie et de la bonne épouse. L'amour qui unit Bram et Justine est réel et fou, là où George et Catherine ne proposent qu'une façade de couple heureux.

Dans les angles morts raconte aussi l'histoire de Floyd DeBeers, le directeur du département des arts à l'université de Saginaw où George a été nommé enseignant. Un homme chaleureux, peut-être pas dupe de qui est Clare, ouvert à la spiritualité comme l'étaient certains des peintres de l'école d'Hudson et qui sentira, comme Catherine, une présence insolite et bienveillante dans la vieille ferme. Celle aussi de Willis, riche adolescente perdue dont va s'éprendre George – qui va l'entraîner dans une relation possessive et morbide – et que va aimer Eddy, sans doute sans retour. Toutes ces rencontres périphériques organisées par Elizabeth Brundage visent à approcher au plus près la vérité des Clare, à partir de sensibilités différentes et de points de vue changeants. Chaque personnage agit en contrepoint révélateur de la nature du couple, de ce qui les unit et les sépare, cette succession de mensonges pour lui, de concessions et de révoltes avortées pour elle.

Lentement, aux détours de ces histoires, émerge la figure narcissique et perverse de George, son incapacité à aimer quelqu'un d'autre que lui. De chapitre en chapitre, Dans les angles morts désagrège la personnalité lisse et parfaite qu'il présente au monde pour laisser apparaître celle d'un homme égoïste et sans scrupules, organisant avec froideur son impunité.

Vingt-cinq ans plus tard, Elizabeth Brundage fait revenir Franny dans la vieille ferme. Brillante et malheureuse, en dernière année de clinicat de chirurgie, la jeune femme semble porter en elle la culpabilité de n'avoir gardé aucun souvenir du jour où sa mère fut assassinée. Cette inconnue, dont son père a toujours refusé de lui parler, c'est grâce aux autres qu'elle pourra l'approcher ; dans l'évocation affectueuse qu'en fait Mary, dans le dialogue amical interrompu entre Catherine et Justine et que cette dernière reprend avec sa fille qui lui ressemble tant, dans les yeux bleus de Cole, comme si ce qui devait les unir aujourd'hui s'était lié il y a longtemps, dans cette vieille ferme, sous le regard bienveillant d'Ella.

De par sa construction et la beauté simple de son écriture, Dans les angles morts est un magnifique roman rappelant bien que « sous ces étoiles, il y a tout un monde de monstres évoluant en silence. » [2]

Chroniqué par Philippe Cottet le 30/04/2018



Notes :

[1] Les Hamptons sont la partie nord-est de Long Island, llieu de villégiature chic des fortunes new-yorkaises. Les Catskills sont un plateau située au nord de New York City et au sud de la capitale de l'État, Albany. Pour les citadins de Big Apple, c'était l'endroit à la mode au XIXe siècle pour y passer ses vacances, notamment pour la communauté juive qui y installa nombre d'hôtels et de centres aérés.

[2] Phrase d'Herman Melville en exergue du roman.

Illustrations de cette page : Fermes dans les Catskills