Tous des voleurs

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Edward Anderson

Tous des voleurs

États-Unis (1937) – Christian Bourgois (1985)

Titre original : Thieves like us
Traduction d'Emmanuèle de Lesseps

Durant la Grande Dépression, deux braqueurs et un condamné pour meurtre s'échappent d'un pénitencier en Oklahoma. Ils se réfugient d'abord chez le cousin de l'un d'entre eux dont la fille, Keechie, ne laisse pas insensible Bowie, puis le gang s'établit dans le Texas voisin et écume les banques de la région selon une technique parfaitement au point.

Mes remerciements vont d'abord à Yann Le Tumelin pour avoir attiré mon attention sur ce livre magnifique (je ne connaissais que l'adaptation de Ray et ai pu voir, depuis, celle d'Altman). Également aux services des Bibliothèques de Paris qui ont su conserver, dans leurs réserves, un exemplaire de ce roman introuvable. Par chance, la Manufacture de Livres a réédité, sous le titre Des voleurs comme nous, ce petit chef d'œuvre.

Que Tous des voleurs ait pu inspirer deux adaptations cinématographiques aussi différentes, bien que suivant parfaitement le fil de l'histoire, que They live by night de Nicholas Ray (1947) et Thieves like us de Robert Altman (1973), indique son immense richesse. D'autant que le roman d'Anderson dépasse de loin la somme des deux scénarii précités, sa dimension “ antisociale ” ayant été supprimée ou affaiblie face aux exigences de la censure (on peut retrouver une partie de ces dernières dans dans le très intéressant appareil critique réuni par Bernard Eisenchitz pour cette édition Bourgois : la loyauté des criminels est montrée avec trop d'insistance, Bowie accepte sans réfléchir tous les actes délictueux qu'on lui propose, Bowie devrait agir sous l'empire de la peur ou de menaces, trop d'attaques de banques, etc.) ou comme ne correspondant pas à l'angle choisi par le cinéaste, dans le cas d'Altman.

En fait, Edward Anderson a bien écrit l'histoire d'amour délicate et difficile qu'y a vue Nicholas Ray, cette espèce de bulle de temps accélérée dans laquelle s'inscrivent les deux amants et leur impossible relation, avant leur mort annoncée. Il a aussi parlé du facile basculement dans l'illégalité de ces gens de rien, ploucs blancs laissés pour compte du rêve amerlocain, qu'a parfaitement su saisir Altman.

Bowie Bowers, meurtrier par hasard et plutôt brave type, va progressivement et sous nos yeux devenir criminel. D'abord en réaction à cet environnement où tout le monde vole. Ensuite parce qu'il trouve, dans ce gang, une famille et des valeurs – notamment de loyauté – dont il fut privé initialement (Robert Altman poussera cette dimension jusqu'à l'infantilisme quasi niaiseux de l'ensemble des protagonistes, à l'exception de Mattie). Enfin le braquage de banques leur donne à tous une visibilité, une existence sociale qui finit par les griser.

Même chez eux, l'orgueil semble être un moteur bien plus puissant que la recherche de richesses, dont bien souvent ils ne savent pas trop quoi faire. L'argent facilite certes les choses, mais il ne transforme finalement pas leurs vies, pourries à force de se terrer dans leurs planques. Beaux vêtements et bijoux ne servent guère si personne n'est là pour les admirer et les envier. La narration de leurs exploits par une presse avide, exagératrice – voire mensongère –, leur apporte chaque fois la preuve de leur propre importance, nourrissant leur arrogance d'être désormais différent du plouc de base, l'égal des grands voleurs ici-bas : commerçants, hommes de loi, capitaines d'industrie [1].

En un sens, l'image d'eux-mêmes que le monde leur renvoie via la presse fait d'eux les criminels qu'ils ne sont pas forcément encore. C'est en partie pour répondre à celle-ci que Chicamaw tue les policiers lors de l'incident de Texaco City. Bowie, personnage pas très malin ou plutôt – car c'est injuste, il est, comme le dit l'Indien, « quelque chose de pas humain (...) un crétin de cul-terreux qui réussit les choses » – se met souvent en mouvement ou perçoit l'existence grâce aux journaux (papier et radio), il est vrai seul contact lui restant avec l'extérieur [2]. C'est bien à cause de cette image enivrante, ce sentiment infantile de toute-puissance, que T-Doub perdra la vie, sa jeune épouse s'étant sentie obligée de fanfaronner pour laver – orgueil, orgueil – une humiliation dans le monde “ réel ”. Et la violence haineuse de Chicamaw n'a pas d'autre origine que sa jalousie devant le succès du couple Bowie-Keechie dans les médias.

En même temps qu'il s'ancre, presque avec nonchalance, dans cet univers criminel où il suffit de prendre aux autres pour exister, Bowie s'engage dans une liaison amoureuse, forcément centrifuge, où il lui est demandé de donner et d'être [de plus en plus] responsable. Anderson montre avec quelle insouciance il passe de sa liaison au pillage d'une banque, malgré l'insistance de Keechie à lui en dessiner les risques. L'héroïne de Tous des voleurs n'est pas Bonnie (Parker). Comme toutes les petites Amerlocaines du moment, elle rêve d'une vie tranquille auprès de celui qu'elle a choisi, tout en ayant parfaitement conscience de son impossibilité. Pas simplement parce qu'ils sont recherchés et que leur pseudo dangerosité grandit dans le temps où ils échappent aux policiers, mais surtout parce qu'elle ressent le caractère mensonger, volage – faible – de son amant et qu'elle ne peut y opposer que sa pudeur, sa naïveté, son trouble amoureux [3] et, bientôt, sa maternité.

Anderson est plus subtil et beaucoup moins manichéen que Nicholas Ray pour aborder la malédiction qui pèse sur cet amour. Dans They live by night, l'enfer c'est les autres... Le monde entier, dans sa violence et sa méchanceté, semble opposer une fin de non-recevoir au bonheur de deux êtres purs. Dans Tous des voleurs, au contraire, le ver est dans le fruit. Le couple n'est pas seulement menacé d'être pris dans une nasse policière, il est dès le départ dans un piège existentiel, et l'on se demande de quoi se peuplent leurs longues journées dans les collines de la station thermale ou avant leurs balades nocturnes dans les parcs de La Nouvelle-Orléans.

Nicholas Ray, en gauchissant à l'extrême le propos d'Anderson, avait répondu : ce sont des amoureux ordinaires, qui parlent du passé et espèrent en l'avenir, se découvrent, s'émerveillent des premiers baisers et se marient dans l'ivresse d'un moment [4] en tentant de croire qu'ils ont droit à une vie. Le romancier nous montre au contraire deux taiseux d'une grande pudeur, tous les deux conscients que ce qui a permis cette relation et la rend supportable sur le long terme, c'est l'état de révolte de Bowie, cette possibilité qu'il a de commettre encore de nouveaux forfaits et d'échapper à la médiocrité annoncée de sa vie [5].

Placé du côté des humbles, refusant tout héroïsme, mais aussi tout jugement moral sur leurs actes, Tous des voleurs fait naître une formidable complexité existentielle à partir d'une langue simple, d'une psychologie des êtres et de situations d'une déconcertante sobriété. Histoires d'amour et de haine, de loyauté et de trahison, de fidélités et de mensonges, c'est un immense roman noir, à l'égal de ceux de Faulkner ou de Cain.

Le roman a donné lieu à deux adaptations, l'une très connue, finalement plutôt quelconque et trahissant implacablement l'écrit (They live by night de Nicholas Ray en 1947), l'autre très subtile et plutôt respectueuse d'Anderson (Thieves like us de Robert Altman en 1973). Une chronique pour chacune des adaptations est à venir.

Chroniqué par Philippe Cottet le 02/06/2012



Notes :

[1] Qu'ils méprisent ou font semblant de mépriser. Le discours de Hawkins, l'avocat véreux qui ambitionne de devenir juge pour racketer tout le monde sous couvert de légalité est très instructif en ce sens. La censure a vidé le personnage de son caractère provocateur, amoral et anti-social dans le film de Ray et Altman ne l'a pas utilisé.

[2] Robert Altman traduira cette importance par la consultation régulière des journaux, comme dans le roman d'Anderson, mais aussi par l'omniprésence de la radio dans la bande sonore de son film, comme si seule elle (par exemple dans la répétition de la même émission Roméo et Juliette lors des étreintes entre Bowie et Keechie) pouvait dire le vrai.

[3] Altman qui, à mon sens, à mieux compris le roman que Ray, éprouve comme ce dernier le besoin de laisser Keechie survivre à la mort de Bowie (il voulait que le bébé vive, dira-t-il plus tard), et le seul reproche que fera celle-ci au père de l'enfant à naître, c'est de lui avoir menti, trop menti.

[4] Le mariage est une des nombreuses concessions faites par They live by night à la censure de l'époque. Pas question évidemment de suggérer à l'écran les ébats d'un couple non marié. Ray l'aborde après avoir montré Cathy O'Donnell la larme à l'œil devant le spectacle de Farley Granger avec un enfant dans les bras, dans l'autocar qui les conduits à la station thermale.

Il est vrai que les personnages du roman tournent autour de cette question (notamment quand Bowie raconte l'exhibition du contrat de mariage entre T-Doub et Lula) questionnant timidement et indirectement l'autre sur la nécessité ou la possibilité d'un tel engagement.

[5] Ne pense-t-il pas à lui, avec fierté, comme celui qui s'est fait US $ 30 000 en quelques semaines, alors qu'il affirmait au départ, n'avoir à voler qu'à concurrence de US$ 5 000 ?

Illustrations de cette page :
Cathy O'Donnell et Farley Granger dans le film de Nicholas Ray – Keith Carradine et Shelley Duvall, les Bowie et Keechie de Robert Altman

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Kindertotenlieder de Gustav Mahler [Ferrier, Walter] (EMI - 1999) – Lieder de Gustav Mahler [Bernstein, Ludwig, Berry, Fischer-Dieskau] (Sony - 1991) – Pléiades de Iannis Xenakis [Percussions de Strasbourg] (Denon - 1989)