Nu dans le jardin d'Éden

N
Harry Crews

Nu dans le jardin d'Éden

États-Unis (1969) – Sonatine (2013)

Titre original : Naked in Garden Hills
Traduction de Patrick Raynal

Floride années 60. La fermeture de la plus grande usine de phosphate du monde a laissé sur le carreau une minuscule communauté, dans un univers désolé en contrebas d'une voie rapide. La vie de cette poignée d'humains oubliés des hommes est en passe à nouveau de basculer.

Nu dans le jardin d'Éden est une aubaine pour les lecteurs d'Harry Crews qui n'auraient pas vraiment compris de quoi parle son œuvre. Sa parution chez un éditeur habitué du thriller mainstream entretiendra encore un peu la confusion dans laquelle baignent les traductions françaises depuis l'origine, tout comme la présence d'un obèse et d'un nain et les réminiscences d'un cirque sur lesquels pourront continuer de gloser les adeptes de “ l'écrivain des freaks ”. Il n'empêche. Placé entre le difficile et foisonnant Le chanteur de gospel et les elliptiques romans suivants, l'allégorique Nu dans le jardin d'Éden donne, dans sa construction et son propos, les clés simplifiées de cet univers romanesque résolument tourné vers l'anthropologie sociale et religieuse ainsi que la philosophie.

Une œuvre constante

Nu dans le jardin d'Éden de Harry Crews« Les hommes pour qui Dieu est mort s'idolâtrent entre eux ». Je le répète à chaque chronique : Crews, c'est comme le Big Bang. Cette phrase minuscule servant d'incipit au premier roman est l'alpha et l'oméga de l'œuvre à venir, posant de façon radicale le problème de la modernité. L'auteur n'a plus eu ensuite qu'à tourner autour pour en extraire une multitude de figures de la condition humaine qui, sous des dehors dissemblables, finissent par se rejoindre pourtant.

Le retrait du sacré dont parle Harry Crews fait écho à l'aphorisme de l'Insensé dont nous connaissons tous au moins le début [1]. Il sera présent dans toute son œuvre, et principalement dans Nu dans le jardin d'Éden où il est exprimé de façon tout à fait explicite, alors qu'il restait sous-entendu dans Le chanteur de gospel et qu'il participera de l'ellipse dans les romans ultérieurs [2]. Le sacré est un principe ordonnateur du monde, qui introduit de la différence là où régnait l'indifférencié. En tant qu'élément structurant, il crée un réseau de dépendances incontestable – parce que transcendantal – entre les hommes.

Le retrait de la divinité

Dans Nu dans le jardin d'Éden, le sacré se nomme Jack O'Boylan [3]. D'une lande misérable de 10 miles carrés il a fait la plus grande exploitation de phosphate du monde, apportant une relative richesse à ce bout de Terre oublié de Dieu [4]. La description faite par Crews de Garden Hills est plus proche de l'enfer que d'autre chose – tâches harassantes, sales et répétitives comme seul horizon –, mais ceci donne du sens à la vie des centaines de familles attirées en ce lieu. La routine industrielle et managériale offre à chacun une place dans l'édifice, même la plus humble et absurde comme dans le cas de Wes et ce trou qu'il creuse et que l'on bouche après son départ pour recommencer le lendemain.

Nu dans le jardin d'Éden de Harry CrewsLa fin de l'exploitation du phosphate produit des effets équivalents à l'expulsion du jardin d'Éden, à ceci près que c'est le principe sacré (O'Boylan) qui se retire du Paradis et non un couple désobéissant qui en est chassé. Pour la douzaine de familles qui s'accroche aux collines de poussière et aux lacs stériles de Garden Hills plutôt que d'aller chercher fortune ailleurs, l'absence de la divinité ne peut être que temporaire. De toute évidence, Il reviendra un jour et tout recommencera comme avant, dans le joyeux vacarme empoisonné de l'usine qui seul donne un sens à leur présence dans cet endroit désolé.

On retrouve là le thème de l'éternel retour qui dominait Le chanteur de gospel, chaque virée de l'enfant prodigue à Enigma semblant faire renaître à la vie ce bled perdu. Mais comme O'Boylan a bien physiquement et pour toujours disparu de Garden Hills, la croyance en Lui s'attache à des marques impalpables dont Fat Man est le dépositaire.

Nu dans le jardin d'Éden montre bien que les attributs du sacré dont est paré l'obèse ne sont pas le sacré, mais qu'ils sont suffisants à entretenir l'espoir. Les familles restantes ont vu comme un signe le simple fait que Fat Man ne quitte pas Garden Hills à la fin de l'exploitation. Si lui, qui devait tout à Jack O'Boylan et avait les moyens de faire sa vie autre part, demeurait dans ce trou perdu, c'est qu'il “ espérait aussi ”. Cela aurait pu, bien sûr, être tout autre chose, l'important étant que tous y croient en même temps. Crews l'avait parfaitement montré dans Le chanteur de gospel : c'est la foule unanime qui fait du héros une divinité, et c'est elle également qui, les yeux ouverts, lui retire unanimement ses attributs sacrés et le massacre [5].

Simulacres et adulations

Nu dans le jardin d'Éden de Harry CrewsLa divinité de Jack O'Boylan s'est trouvée en partie déportée vers Fat Man pour au moins deux raisons. D'abord parce que, grâce à l'argent soutiré à la compagnie, ce dernier a maintenu un simulacre de vie normale à Garden Hills [6].

Ensuite, O'Boylan a renforcé malicieusement le statut déjà décalé de l'obèse (qui n'a jamais travaillé pour lui au contraire de tous les autres) par le transfert de propriété des terrains et bâtiments et, surtout, par les énigmatiques et extraordinaires opérations de terrassement menées, in extremis, autour de sa maison, qui l'isolent totalement au-dessus du reste des habitants, assurant son inaccessibilité. Fat Man est donc devenu un garant transcendantal de l'immutabilité du monde selon O'Boylan (un simulacre au sens premier), auquel ils font tous référence et vers qui se tournera bien sûr Dolly, dans son irrésistible besoin d'ascension, avant de se résoudre à partir pour New York en quête du dieu disparu.

La façon dont la jeune femme réorganise Garden Hills à son retour renforce ce côté simulacre (la vie des habitants comme spectacle pour le reste du monde) qui est l'indice d'un nouvel affaiblissement de la transcendance. Celle-ci va bientôt quitter les épaules de l'obèse et les hauteurs où se trouve sa villa pour passer dans le coffre-fort de Dolly (qui y entasse les dollars des recettes) et au ras de l'usine où tous, désormais, vivent. Remarquons toutefois que leur existence est toujours en contrebas de la “ vraie vie ”, celle de la voie rapide Orlando-Tampa.

Le simulacre est aussi la règle des destins individuels dont parle Nu dans le jardin d'Éden. Jester joue le rôle d'un jockey qu'il ne fut jamais depuis le suicide du cheval qu'il montait. On sait que Wes n'était finalement heureux que lorsqu'il creusait pour la compagnie de O'Boylan et qu'il le redeviendra dans le trou où le placera la mise en scène de Dolly. Simulacre dans le simulacre dont s'étonnera le visiteur ayant réussi à s'approcher, qui pensait sans doute découvrir là, accomplissant cette tâche absurde, insensée, une animatronique à la Disney.

Fat Man lui-même peut être vu comme l'étudiant qu'il n'a pas été capable de devenir à l'Université, dépensant sa fortune à l'acquisition d'une montagne d'ouvrages qu'il ne lira jamais. Nu dans le jardin d'Éden de Harry CrewsSa boulimie alimentaire et livresque provient cependant plus sûrement du vide existentiel de sa position, ni dehors ni dedans [7]. Notons que la dimension anthropologique de Nu dans le jardin d'Éden fait que Fat Man est aussi une métaphore des appareils religieux (médiateurs vers le sacré) présents dans l'histoire humaine ; son obésité, sa stérilité intellectuelle et son impuissance sexuelle sont autant de sarcasmes possibles pour les fustiger.

Dolly, une héroïne crewsienne

Le héros crewsien tente toujours d'échapper à sa condition, pour se heurter à l'ambition de tous, qui est similaire. Dans un monde sans transcendance, tous se ressemblent, chacun doit conquérir sa place, mais personne ne sait vraiment comment procéder, ni ce que signifie vraiment “ conquérir sa place ”.

Toute l'œuvre de Crews explore cette difficulté de la nécessaire différenciation d'autrui pour pouvoir s'élever, rejoignant ainsi la fin du questionnement nietzschéen : « Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux simplement — ne fût-ce que pour paraître dignes d'eux ? »

Dans un premier temps, Dolly est allée au plus simple, offrant à Fat Man ses seize ans. Comme elle le dit naïvement, l'obèse n'est pas de Garden Hills, il y est seulement, riche et différent, conditions suffisantes pour satisfaire son désir d'être (qui est de continuer à se sentir supérieure aux autres habitants).

Devant son refus horrifié, son unique solution est de rallier New York, où elle fait rapidement le double constat d'absence de la divinité (Jack O'Boylan n'est pas omniprésent, il ne saurait donc être non plus omnipotent et omniscient) et – nue parmi la foule où personne ne la remarque – de l'indifférence du monde à son égard. Pour la récente reine de beauté de Garden Hills, ces deux découvertes déprimantes sont essentielles à son nouveau départ, c'est-à-dire son entrée dans le combat de la modernité.

Nu dans le jardin d'Éden de Harry CrewsTous les héros crewsiens font, à un moment donné, ce double constat. Le mérite de Nu dans le jardin d'Éden est évidemment de nous montrer la totalité du mécanisme là où il n'est, au mieux, que suggéré dans le reste de l'œuvre. L'ambition de Dolly – quand elle affirme vouloir devenir Jack O'Boylan, c'est-à-dire une figure du sacré au-dessus de tous et adulée comme telle – est parfaitement identique à celle de Shereel Dupont, d'Herman, de George Gattling ou même celle, éteinte, de Joe Lon Mackey [8].

Si Dolly réussit son pari là où la plupart des personnages précités échouent, c'est parce qu'elle limite son but au trou perdu qu'est Garden Hills, où personne ne pourra lui contester – pour l'instant seulement, car il y aura évidemment d'autres Dolly à venir – la valeur différentielle de son expérience (de strip-teaseuse, de la grande ville), qui représente bien entendu peanuts à New York City.

Les restes du sacré incarnés en Fat Man sont le dernier obstacle qu'il lui faut surmonter. Même s'il est au bout du rouleau physiquement et économiquement, l'obèse possède encore une forte charge symbolique pour les habitants. L'Alliance renouvelée – c'est-à-dire Dolly prenant enfin place au-dessus d'eux via une union charnelle avec lui – ayant raté pour les mêmes raisons qu'avant le départ pour NYC, la liquidation du système ancien s'impose.

Elle passe par la fusion de tous dans une stricte égalité indifférenciatrice d'où émerge déjà naturellement, fine mouche, Dolly et son projet. Ceci implique la mort de Fat Man, auquel la nouvelle idole laisse un choix en forme de double bind : soit crever de faim, abandonné dans son palais et sa splendeur défaite, soit éclater de trop plein dans l'une des cages du spectacle, après avoir été symboliquement lynché par une foule anonyme. En termes anthropologiques, Crews dessine parfaitement, dans le règne du dollar qui s'annonce à Garden Hills, la transition entre la divinité et ce qui l'a remplacé dans la modernité, à savoir la monnaie. Celle-ci, comme l'ont très bien montré les travaux d'Orléan et d'Agglieta, possède l'ambivalence du sacré, à la fois facteur transcendantal d'ordre et de désordre et est créatrice de lien social [9].

Les romans postérieurs s'attacheront en détail à l'expérience différenciatrice des personnages qu'Harry Crews n'aborde ici, avec Dolly, que schématiquement. La violence des idolâtries réciproques nées de l'indifférenciation entre les êtres y sera exposée de façon magistrale. Si l'on pouvait déjà la lire et la comprendre depuis Le chanteur de gospel, Nu dans le jardin d'Éden met clairement en lumière les mécanismes et le contexte dans lequel ces rivalités vont se déployer, contribuant un peu plus à la richesse et la profondeur de cette œuvre étonnante.

Merci à Yan Lespoux de m'avoir prêté son exemplaire. On peut trouver sa lecture du roman de Crews sur son blog : Nu dans le jardin d'Éden.

Chroniqué par Philippe Cottet le 25/12/2013



Notes :

[1]

« Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c'est nous qui l'avons tué ! Comment nous consoler, nous les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde a possédé jusqu'à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau. — Qui nous lavera de ce sang ? Avec quelle eau pourrions-nous nous purifier ? Quelles expiations, quels jeux sacrés serons-nous forcés d'inventer ? La grandeur de cet acte n'est-elle pas trop grande pour nous ? Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux simplement — ne fût-ce que pour paraître dignes d'eux ? »

in Friedrich Nietzsche Le Gai savoir, 125

[2] Le besoin de s'élever au-dessus de sa condition qui est typique de tout héros crewsien constate, par défaut, l'absence d'une transcendance organisant le monde tout en tentant d'échapper à la rivalité mimétique entre égaux qui est le deuxième terme de la phrase (« ... s'idolâtrent entre eux »).

[3] Crews accentue à dessein le verbe du personnage, afin de l'identifier à la divinité vétéro-testamentaire et multiplie les signes de croyance en Lui (toute l'histoire new-yorkaise de Dolly, la scène de la création d'Adam dans la salle de bains, etc.)

[4] Sans que cela change le dispositif de compréhension, on peut penser que'O'Boylan est déjà une épiphanie. C'est ce que laisse supposer, tant la description du lieu avant que s'établisse sa compagnie que la possibilité qu'il devienne lui-même une divinité. Les habitants de Garden Hill ne peuvent croire en lui que parce que Dieu est mort et qu'ils peuvent donc idolâtrer un de leurs semblables. Comme Harry Crews est dans une démonstration à base de simulacres, il fait de O'Boylan le sacré initial, mais nous sommes bien en réalité dans une mise en abyme menant de Dieu à Fat Man en passant par O'Boylan, avec à chaque fois un appauvrissement du transcendantal possible.

[5] Voir mes autres chroniques dans ce cycle Harry Crews. Car, Body, le début du Roi du K.O., le fin de La foire aux serpents comporte leur scène de lynchage qui est une constante de l'œuvre. Le héros du Faucon va mourir échappe à la foule tandis que celui de Des savons pour la vie en subit un symbolique de la part de ses collègues, pour avoir mis en cause la chaine hiérarchique. Nu dans le jardin d'Eden ne fait évidemment pas exception, avec le lynchage de Fat Man lorsqu'il descend enfin à l'usine et passe à travers les spectateurs. Sa mort, évidente, est remise à plus tard.

[6] En rachetant et faisant fonctionner le magasin, en permettant l'équipement de Wes pour son commerce de glace... Il faut supposer que cette liste n'est pas exhaustive car comment les habitants de Garden Hills pourraient-ils sinon subsister sans aucune activité ?

[7] Il sait que la divinité d'O'Boylan est fictive, il a été rejeté par le seul être qu'il a aimé (Freckles) et il idolâtre un nain qui le méprise, pour une perfection physique qui lui échappe.

[8] Respectivement héros de Body, Car, Le faucon va mourir et La foire aux serpents. Voir les chroniques que je consacre à ces romans.

[9] Voir, par exemple, Aglietta et Orléan La violence de la monnaie PUF, 1982 ou encore La monnaie entre violence et confiance Odile Jacob, 2002.

Illustrations de cette page : Le jardin d'Eden et l'expulsion : par Michel-Ange – par Masaccio – par Zilda – par Chagall

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Hanging Gardens (1999 - ReR) et Drive By (2003 - Morphius Rec.) par The Necks – Live in Tôkyô de Brad Mehldau (2004 - Nonesuch) – Spring Storm du Satoko Fujii New Trio (2013 - Libra Rec.) – The road to Ithaca du Shai maestro trio (2013 - Laborie)