Le Roi du K.O.

L
Harry Crews

Le Roi du K.O.

États-Unis (1988) – Série Noire Gallimard (1999)

Titre original : The Knockout Artist
Traduction de Nicolas Richard

Paysan pauvre originaire de Géorgie, Eugene Biggs a quitté la ferme familiale qui n'aurait pas pu le nourrir et a croisé la route de Budd Jenkins, ancien boxeur classé qui vit sur ses rêves de gloire brisés. Eugene passe les gants et entreprend de réussir, sous la conduite de Budd, la carrière que celui-ci n'a pas pu mener. Malheureusement, Eugene n'est pas très bon et est affligé d'un gros défaut : une mâchoire vulnérable qui, à peine touchée, l'envoie au tapis.

Le Roi du K.O. commence où se terminent généralement les autres romans de Crews : au cœur d'une foule, quelqu'un meurt. Ce décès-là est purement symbolique, puisque Eugene peut le reproduire à volonté, en donnant lui-même un coup à cette mâchoire de verre qui lui a fermé les portes de la réussite pugilistique. La nature sacrificielle de cet acte est aussi évidente que son côté absurde, bien que Harry Crews ne développe jamais cet aspect cathartique de la mise à mort.

La dépravation de cette foule initiale retient trop l'attention des minces commentaires que j'ai pu lire du livre, qui déduisent rapidement qu'Eugene ne serait pour elle qu'un monstre de foire supplémentaire à son orgie. Comme dans les dernières pages du Chanteur de Gospel ou de La foire aux serpents, la foule est profondément ambivalente. En tout point identique à Eugene, elle éprouve un profond respect autour du geste qu'il accomplit au milieu d'elle (on retrouvera la même vénération, un peu plus tard, chez Great, taulard qui a entendu parler de lui au fin fond des prisons de l'État) tout en manifestant à son égard, dans une violente et silencieuse colère, des pulsions meurtrières [2].

Cette ambivalence est répliquée sur le ring, puisque la mise en scène traduit un combat de doubles entre l'adulé Knockout et l'exécré Crève la Gueule ouverte, qui est encore Eugene, mais aussi, par substitution, l'Huitre, comme l'annonce l'aboyeur. Elle est simplement celle du sacré et il n'est pas étonnant de découvrir qu'en argot, glassjaw signifie parfois souffre-douleur public [3], ce qui confirme le rôle de φαρμακον [4] que joue, pour cette foule, le Roi du K.O.

Si Eugene peut aussi fréquemment (mais pas facilement puisqu'il en souffre à chaque fois) invoquer sa petite mort devant des étrangers, c'est parce qu'il possède une réelle indifférence à ce qui l'entoure, qui est à la fois naturelle (son histoire personnelle n'en a pas fait un être désirant) mais surtout apprise, organisée (il est capable d'effacer le désir qu'il a pour les choses et les gens, ce qu'il fait quand il rencontre Jake). De la même façon que George Gattling dans Le faucon va mourir, il peut s'abstraire de la contingence des relations humaines afin de ne plus être soumis à la violence du désir. Ce faisant, au milieu de ces foules mimétiques qui attendent, avides, son geste, il en devient unique et, dès lors, d'autant plus désirable qu'inatteignable et, donc, d'autant plus détestable [5].

Eugene a quitté son trou natal, non pas comme les autres héros crewsiens pour s'extraire de sa condition, mais parce qu'il n'y avait jamais eu de place pour lui. La ferme, insuffisante pour faire vivre toute la famille, était promise à son frère aîné et le lien au père, qui pour l'adolescent semblait de la plus haute importance, s'est révélé finalement pauvre et trivial. Du coup, le seul vrai sentiment qu'on lui connaitra sera cette nostalgie des origines, traduite dans les lettres qu'il leur écrit pour justifier d'un être dans le monde qui n'existe pas, ou quand il traine sur le marché de la Nouvelle-Orléans pour sentir la terre des légumes qui y sont vendus et qui lui rappellent la ferme.

Arrivé à Jacksonville, ce garçon naïf, lent, innocent dans tous les sens du terme, tombe sous le charme de cet ancien boxeur classé, dévoré par son échec auquel il donne les couleurs d'une passion intacte. Le désir de Budd va remplir littéralement le vide d'Eugene et tous les deux entrent alors dans une fascination réciproque qui alimente leur hallucination. En échange d'une considération – que celui-ci n'a jamais connue – qu'il apporte à l'apprenti boxeur, celui-ci renvoie à son mentor l'image de la réussite et de la reconnaissance bientôt atteintes. Même quand, très rapidement, Eugene montrera ses limites pugilistiques (il n'a qu'un jeu de jambes), Budd voudra y croire, mais la chute sera à la hauteur de l'illusion. Objet de désir inassouvi abandonné par l'homme en qui il avait placé sa foi, Eugene se retrouve une fois encore nié.

Le personnage que nous rencontrons possède une connaissance objective de son échec – il sait qu'il n'était tout simplement pas bon boxeur, en plus de son défaut physique –, mais, comme si l'hallucination duelle se poursuivait, il refuse d'entendre ces raisons : il y a forcément en lui une tare qui fait que Budd [comme son père] l'a rejeté. Cette mésestime de soi le pousse à se détruire, par les K.O. et par l'alcool, mais d'abord, pour éviter toute nouvelle déception, à limiter le plus possible les contacts avec l'extérieur tout en les désincarnant. Avec Charity, qui lui apporte le confort matériel et sexuel dans une étrange relation marchande, dépourvue d'affect et Pete, dans lequel Eugene voit sans doute une déchéance plus importante que la sienne qui le rassure, le Roi du K.O. a réussi paradoxalement à construire son exception [6]. Il se sent unique, c'est la source de son orgueil. Pour les mauvaises raisons, c'est la source de ses tourments.

Tout s'effondre lors de la deuxième rencontre avec Jake, quand elle lui déclare : « tu es des nôtres. ». Elle n'a pas besoin de préciser de quelle population il s'agit et nous ne le saurons d'ailleurs jamais. Le seul fait pour Eugene d'apprendre qu'il n'est peut-être pas unique suffit à le déstabiliser. Fouillant dans la documentation accumulée par Charity, il comprend deux choses. D'abord sa totale transparence à qui sait le regarder, alors qu'il pensait pouvoir masquer son être aussi facilement qu'il ment à son père dans ses lettres. Ensuite, qu'il n'est évidemment pas singulier puisque Charity elle-même a organisé son existence pour répondre à son abandon, au rejet d'un être qui était tout pour elle [7]. “ Les hommes pour qui Dieu est mort s'idolâtrent entre eux ” ; l'exergue du Chanteur de Gospel est la vraie malédiction qui court tout au long de l'œuvre d'Harry Crews.

Cette révélation force Eugene au changement, à l'ouverture sur la vie, au renoncement à sa carapace et au caractère sacré attaché à sa fragile royauté. Du même coup, le voilà renvoyé à la réalité des choses : la perversité et la duplicité des êtres dans le monde (celle de l'Huitre, celle de Pete, celles de Jake et de Charity) et ses propres vacuité et médiocrité, d'autant plus insupportables qu'un retour en arrière, un repli sur soi, n'est plus acceptable. Il ne peut même pas songer à entraîner correctement ce jeune boxeur qui lui ressemble tant.

C'est souvent à ce moment que le héros crewsien se suicide. Celui du Roi du K.O. disparait, sans que l'on sache s'il aura appris de sa chute.

Chroniqué par Philippe Cottet le 21/08/2011



Notes :

[1] Est-il d'ailleurs réellement le héros de ce magnifique roman qu'est La malédiction du gitan ?

[2] « On aurait dit qu'il voulait le lyncher, l'étriper, et lui bouffer le cœur ou l'immoler par le feu ». Cette attitude hostile condamne l'interprétation que donnera par la suite Charity (l'expérience de la mort-résurrection que ferait la foule par l'intermédiaire du boxeur ne laisse aucune place à cette agressivité meurtrière).

[3] Voir la définition de glassjaw dans wikipedia.

[4] Voir ici une définition succincte du pharmakos.

[5] Par son côté frustre et creux, le Roi du K.O. est tout aussi désirable que l'est le Chanteur de Gospel par son don naturel (ou que George Gattling par son refus de se soumettre aux obligations sociales), parce qu'ils échappent au commun, au semblable. La mise à mort par la foule du Roi du K.O. est symbolique et renouvelable, celle du Chanteur de Gospel est réelle et unique.

[6] C'est à ce stade que s'arrête Le faucon va mourir.

[7] La haine qu'il éprouve pour la jeune femme et son côté vampire éclate alors, mais elle est, en grande partie, que le reflet de la haine que se porte à lui-même Eugene.

Illustration de cette page : Boxeurs • Ferme en Géorgie du Sud • Prostituée à la Nouvelle-Orléans

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Music for percussion quartet de John Cage (1998 - Col Legno) • Return to your heart de Kang Qiao (1999 - Wind) • Ellora Symphony, Trinita Sinfonica de Akutagawa Yashushi (2002 - Naxos) • William Sheller & le Quatuor Halvenalf (Olympia - 1984) • The Electronic Tango Anthology