Le faucon va mourir

L
Harry Crews

Le faucon va mourir

États-Unis (1973) – Série Noire Gallimard (2000)

Titre original : The Hawk is Dying
Traduction de Francis Kerline

Alors que le décès de Fred, son unique neveu, bouleverse sa famille et le voisinage, George Gattling s'entête dans le dressage d'un faucon plutôt que participer au deuil, s'éloignant un peu plus de la communauté des hommes.

Sixième roman d'Harry Crews, Le faucon va mourir est sans aucun doute, malgré son extrême simplicité narrative, l'un des plus complexes à comprendre. La plupart des commentateurs préfèrent d'ailleurs effectuer de subtiles variations sur ce que dit de lui la quatrième de couverture, « le petit monde gothique et déjanté d'Harry Crews est de retour » ou que ce dernier « se penche à nouveau sur la mort », perpétuant ainsi, – à mon sens –, une lecture faussée de ses intentions.

D'abord, il n'y a rien de gothique et de déjanté ici. Ensuite, Harry Crews ne parle jamais de la mort dans ses romans. Toujours plutôt de la vie, de la difficulté de vivre, du hiatus entre nos “ aspirations ” et ce que nous arrivons à en faire d'où jaillissent, mélancoliques et souvent mortelles, toutes nos déceptions. La phrase de Flaubert en exergue du récit (« nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles ») et l'intitulé de la première partie (Piégé, qui vaut autant pour le rapace que pour le héros) rappellent parfaitement cette clôture dans laquelle se déploie toute son œuvre.

Le faucon va mourir détone, c'est en sa fin d'apparence heureuse. George Gattling est un médiocre, enfermé dans une vie sans sens et sans intérêt, au milieu de gens insignifiants qui lui renvoient sans cesse une image dévaluée de lui-même. Il est en cela semblable à tous les personnages crewsiens, mais lui seul semble avoir trouvé une façon non suicidaire [1] de résoudre le dilemme de cette existence.

Le peu de transcendance (divine) qui subsistait dans le roman inaugural, Le Chanteur de Gospel, est désormais abandonné par Crews. Du moins montre-t-il ici encore plus clairement que c'est de l'homme seul qu'elle procède et que des choix qu'il fait découlent heurs ou malheurs. Celui de George est de se détacher de la communauté humaine, de devenir entièrement suffisant dans la définition de ce que doit être sa vie, lui pour qui tout a toujours été décidé d'avance et par d'autres (son job, la cohabitation avec sa sœur, sa liaison avec Betty, etc.).

Le dressage de ce faucon, qui prend un tour tout à fait obsessionnel au regard des obligations qui sont censées être les siennes alors que les funérailles de Fred se préparent, lui sert à refuser le contact avec l'humain, qui lui imposerait à nouveau des choix, des idées, des rites sociaux dont il ne veut plus. En cela, il répond parfaitement à l'autre constat exprimé par Harry Crews en exergue de son livre inaugural [2], refusant de faire de quelque homme que ce soit une idole, c'est-à-dire un modèle dont il faudrait suivre la trace.

L'affaitement de l'oiseau fonctionne donc à la fois comme production de sens (qui n'a de valeur que pour George) et exclusion de tous les autres (sur lesquels se cristallisent les participants à la veillée mortuaire). Grâce à cet évitement, qui est autant physique que moral ou mental, disparaît pour un temps toute notion de compétition, de rivalité et avec elle, la pesanteur de la violence qui domine tous les romans de Crews.

Cette dernière, toutefois, existe toujours. Évidemment physique et verbale, dans le cercle réuni autour de la dépouille de Fred, au point de les voir unanimes partir dans une chasse à l'homme. Mais elle ne peut toucher George, parce que celui-ci refuse simplement de la considérer et donc, en la fuyant, en la niant, d'enclencher ainsi son escalade. La violence n'est cependant pas absente chez George. Presque invisible. Exclusivement tournée vers le rapace, qui ne peut bien entendu y répondre, elle n'est jamais susceptible d'emballement réciproque.

Sous couvert de dressage dont il ne cesse d'exalter la noblesse venue du fond des âges [3], ce que cherche avant tout George Gattling, c'est devenir unique, différent, exceptionnel, au-dessus des autres. Comme tous les héros crewsiens, il n'est guidé que par un orgueil démesuré qu'il n'oppose, astucieusement, qu'à celui d'un oiseau qui n'a de choix que de céder ou de mourir. Le prix que paie Gattling pour ce provisoire triomphe est cependant assez lourd et amer. L'asservissement du rapace en contre-partie de sa propre satisfaction à être le remplit de honte. Mais, surtout, il n'a pu s'obtenir qu'en reniant son humanité (c'est le sens de la folle scène du funérarium et celui du rêve final où il est un faucon dépeçant le corps de son neveu, probablement aussi, mais le doute est permis, est-il le meurtrier de Fred [4]).

Même si Le faucon va mourir s'achève sur le plaisir enfantin de George d'être désormais débarrassé de son cercle social et d'avoir gagné une petite amie qui... l'idolâtre, on voit mal comment ne se posera pas pour lui, à nouveau demain, la problématique d'être parmi les humains.

Chroniqué par Philippe Cottet le 20/05/2011



Notes :

[1] Les lynchages du Chanteur de Gospel et de Joe Lon (La Foire aux Serpents), tout comme la mort d'Hester (La malédiction du gitan)) sont à la fois des formes sacrificielles et suicidaires.

[2] « Les hommes pour qui Dieu est mort s'idolâtrent entre eux » in Le Chanteur de Gospel (1968)

[3] Comme pour s'en persuader. Ne lui est-elle pas enseignée par un Roi ? Le fauconnier n'était-il pas personnage d'importance dans le passé, devant qui tous s'inclinaient ?

[4] Ajoutée à mon texte initial après l'excellente remarque de Geoffroy Domangeau sur Facebook. Le doute est tout à fait permis puisque Crews suggère la possibilité du meurtre. George a parfaitement pu tuer Fred, qui était sans doute le seul obstacle (du fait du lien affectif qui, malgré tout, les unissait) au dressage du rapace et à son ambition.

Illustrations de cette page : Faucon pélerin • Doris Day et Rock Hudson

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Monolake - HongKong (EFA Records - 1997), Interstate (Monolake - 1999) • Mogwai - Young Team (Imperial Records - 1997)