Car

C
Harry Crews

Car

États-Unis (1972) – Albin Michel (1996)

Titre original : Car
Traduction de Muarice Rambaud

Un homme décide de manger une voiture. Sa décision bouleverse son père, fascine sa sœur et passionne son frère jumeau qui y voit l'occasion de gagner un maximum d'argent en s'associant avec Mr Edge, un directeur d'hôtel de Jacksonville devenu promoteur de l'événement. Car ils sont nombreux, enthousiasmés par l'exploit, prêt à payer leurs places pour observer le phénomène ingurgiter le métal et le déféquer neuf heures plus tard.

Traduit et édité par Albin Michel dès 1974, Car est souvent perçu comme une représentation corrosive de l'american way of life alors que le roman, très proche du reste de l'œuvre, m'apparait comme une réflexion universelle sur l'orgueil humain et sa prétention au divin.

Envisagée seule, on peut effectivement voir, dans cette étonnante histoire d'un homme mangeant une voiture, une critique – sur le mode grotesque – d'une Amérique gloutonne et malade de son frénétique attachement à l'automobile , autant que la dénonciation du spectacle et de cette appétence amerlocaine à vouloir faire de l'argent de toute chose [1].

Ce faisant, cette vision du roman ne rend pas compte de certains éléments auxquels l'auteur attache une réelle importance, par exemple la dépression dans laquelle plonge Easy Mack et qui le mènera sans doute au suicide [2]. Pas plus qu'elle ne nous permet d'expliquer la tentative d'Herman, puis les raisons de son brusque abandon et sa fuite avec Margo, sauf à évoquer sa bizarrerie, sa folie (d'où peut-être cette réputation d'un Harry Crews romancier des freaks, ce qu'il ne sera a priori qu'une fois, dans La malédiction du gitan). Or, après avoir lu et relu la totalité de ce qui a été traduit de l'œuvre, je ne pense pas y avoir rencontré une seule fois un personnage que l'on pourrait désigner comme fou.

Car est d'abord un drame humain, dans lequel l'orgueil est omniprésent (le mot et ses synonymes qualifient le comportement de l'ensemble des protagonistes à de très nombreuses reprises) et c'est lui qui s'empare des individus, les malaxe et les recrache sans qu'ils aient forcément tous compris la leçon. Dès que l'on rapproche le roman du reste de l'œuvre d'Harry Crews, on peut voir les thématiques s'interroger et se répondre, se souligner mutuellement dans le seul questionnement qui lui semble d'importance : dans un monde déserté par Dieu, où se trouve le sens ? [3]

Le témoin d'un Ancien Monde

L'histoire de Car ne commence pas avec Herman et sa Ford Maverick, mais avec le père, adolescent géorgien pouilleux gravissant un à un les échelons du rêve américain jusqu'à détenir la plus grande casse de l'État, au nom ronflant d'Auto-ville, qui consacre sa réussite. Celle-ci est, en fait, la métaphore urbaine du monde rural d'où sortent, ordinairement, les héros d'Harry Crews, dont il rend si bien compte dans son autobiographie [4] et que l'on va retrouver dans chacun de ses romans. Un milieu vivant en autarcie économique, sociale et affective, possédant des règles et un sens de la vie qui lui est propre et qui ne peut perdurer que dans un isolement quasi sectaire. Easy Mack a pu prospérer dans cet environnement n'exigeant que de survivre, moyennant en retour une sacralisation de l'automobile nourricière qui est le credo simple de cette terre oubliée.

Car pour les autres hommes, comme l'indique l'obligation de dissimuler à leurs yeux la décharge automobile par une palissade, il s'agit de déchets et les gens qui s'en occupent ne valent sans doute pas plus que la tôle froissée, les carcasses empilées, les fuites d'huile nauséabondes du lieu [5].

Cette mise à l'écart autorise Easy Mack à retirer une certaine fierté de son activité, mais elle a un prix qui se traduit, au début du roman, par cette difficulté du père à exister dans une réalité différente de celle de sa casse. L'isolement permet de n'avoir jamais à connaître du jugement d'autrui, tout en se prémunissant de la douleur qui jaillirait alors de la constatation que l'on est rien, et du désir et de la tentation d'y remédier [6]. Je pense que c'est d'abord pour ces raisons qu'Easy met fin à l'expérience, pourtant rémunératrice, de La rétrospective de votre histoire. Celle-ci apportait avec elle, dans son petit domaine chèrement préservé, non seulement des humains, mais surtout le désordre de leurs passions.

Elle obligeait aussi Easy à faire le constat amer qu'il était possible de générer de la valeur (monétaire et symbolique, dans le sens de prestige personnel) sans travailler d'arrache-pied et sans savoir-faire, c'est-à-dire sans ce qui avait conduit sa vie jusque-là. La seconde tentative d'Herman va l'amener au même constat, celui de vivre dans un monde où ce n'est plus le labeur acharné qui permet de survivre, créer éventuellement la réussite sociale et définir la place de chacun. Dès lors, quelle est celle du vieil Easy ?

Autisme et mysticisme

Mister et Junell, deux de ses enfants, ont pu caler leur [absence d']ambition dans celle, réalisée, de leur père et ont intégré ce mode fétichiste et coupé du monde et de ses tentations. Mister, qui écrabouille à longueur de journée les épaves dans la presse hydraulique de la casse, invente dans la succession des modèles qu'il réduit en cubes des figures divinatoires. Junell, chauffeur de la puissante dépanneuse, n'entre en contact avec l'extérieur que par la médiation de la mort, de l'acier broyé des accidents et le discours stéréotypé de Joe, l'adjoint au shérif, qui la pelote sur la banquette arrière de sa voiture de patrouille en ânonnant la même litanie rassurante. Un monde et des êtres figés dans leurs rituels.

Cela n'a jamais été le cas d'Herman, le jumeau de Mister, qui a goûté enfant à l'altérité et ne peut pas se contenter de cette vie dans l'ombre des carcasses. Il souhaite trouver quelque chose en dehors d'Auto-ville, armé de sa seule foi. Car Herman est un mystique, il est proche en cela du personnage de Willalee Bookatee dans Le chanteur de gospel, sauf qu'à la place d'un homme à adorer, il y a une voiture. Harry Crews ne fait que prolonger la réflexion entamée dans son livre inaugural ; en l'absence de transcendance, le sacré (comme besoin absolu de recherche de sens) est partout et nulle part, il peut se fixer sur des êtres, comme un chanteur d'hymnes (l'idolâtrie entre semblables) ou, par substitution, sur des choses, comme une Ford Maverick.

La faim de voiture d'Herman, c'est aussi celle de l'autre, son désir éperdu d'être reconnu par le monde, qui est le moteur de la plupart des personnages chez Harry Crews. Le vieil Easy ayant mis un terme à l'expérience du “ musée ”, c'est à l'extérieur de la casse que son fils va chercher cette reconnaissance, sur ce mode à la fois absurde et spectaculaire : l'ingestion d'une automobile. Seules les modalités de cet exploit le distinguent d'autres héros crewsiens qui viendront un peu plus tard, avec le même désir (le corps sculpté de Shereel Dupont, la mise K.O. de Eugene Biggs) de devenir différent des autres pour exister à leurs yeux.

L'ingestion comme différenciation

Contrairement à ces deux derniers personnages [7], Herman fait toutefois partie d'un “ écosystème ”, qui subit la tentative racontée dans Car comme une déflagration.

La première ingestion est un moment particulièrement fort du roman en ce qu'elle consacre cet éclatement de la famille Mack. Mister et Junell sont happés, comme le reste des spectateurs, par le côté miraculeux de la réussite et chacun en tirera profit. Easy, en réaction, vomit toute son humanité défaite. Tout le système de valeurs sur lequel il fondait sa croyance en cette vie et son estime de soi s'effondre devant l'absurdité de la tentative et le succès fanatique qu'elle engendre, bientôt dans tout le pays. La seule chose qui va lui permettre de se situer provisoirement dans cet ordre cosmique devenu incompréhensible est le dérisoire couinement de cette Cadillac neuve. Le temps du livre, il n'aura de cesse d'appliquer son talent à présent inutile (car on dit de lui qu'il était le meilleur mécanicien de Géorgie) à le faire cesser. Cette dernière réussite, parce qu'elle passe totalement inaperçue aux yeux de son entourage [8], ne peut que le conduire à la mort.

Herman est alors un curieux mélange de sérénité et d'angoisse, étonné sans doute d'avoir réussi à avaler sa demi-livre d'acier. Le rêve cauchemardesque qu'il fait ensuite – dans cette retraite où ne brille qu'une faible lumière – d'être enfin exceptionnel tout en devenant lui-même une voiture, puis de perdre petit à petit cet aspect différencié pour finir par ressembler à tout le monde [9] est tout à fait prémonitoire de sa prise de conscience en fin du roman.

Il semble s'être instinctivement rendu compte de la vanité de ce souci d'être différent, de l'éphémèrité de ce statut sacré et de son caractère fatalement non humain. Il ne peut cependant comprendre encore cette inspiration initiale et prolongera donc l'exhibition, d'autant qu'il se sent être considéré comme une personne à part entière par Margo, alors même que celle-ci n'est peut-être fascinée, au départ, que par son côté [in-non-sur] humain. On trouve ici ce qui sera la clé de voûte de la relation entre Marvin et Hester, que Crews développera deux ans plus tard dans La malédiction du gitan et reprendra quinze ans après dans Le Roi du K.O. avec Eugene et Charity.

Se placer hors normes pour être reconnu et faire ainsi l'expérience du sacré, épousant du même coup le risque d'une adoration-détestation aux relents mortels, relève de la trajectoire de tous les héros d'Harry Crews.

On voit bien dans Car comment la tentative d'Herman ordonne instantanément le monde, de façon quasi magique, miraculeuse. Pas seulement quand elle polarise l'attention vers lui, lui conférant les attributs du divin [10], mais parce que, soudainement, chacun trouve un sens à sa vie : Mister se revèle être un showman né, Junell sort de sa confortable routine de pelotage pour se donner enfin à Joe et envisager à terme le mariage. Des centaines, des milliers d'anonymes font la queue pour voir, revoir, et revoir encore le phénomène faire toujours la même chose, ingérer et excréter. Certains s'installent à demeure dans la salle de spectacles de l'hôtel et les prédicateurs cessent de prêcher, puisque le besoin de sens est dorénavant fixé par cette unanimité. Que cette dernière s'évanouisse et l'adoré sera immédiatement haï et réellement sacrifié (comme le fut le chanteur de Gospel) par la foule qui gronde et menace [11].

L'effondrement du divin

Ex abrupto, Herman renonce à sa tentative, après quelques semaines d'ingestion-excrétion. Harry Crews est peu disert sur cet abandon et l'explication avancée par Herman à Mr Edge et à Mister est plutôt sibylline [12], entre le ton d'une parabole évangélique et les accents d'un double bind.

La douleur très réelle interdit à Herman de [faire] croire plus longtemps à son statut divin : il n'est qu'un homme parmi les autres [13]. La seule à l'entendre est la réprouvée, la prostituée, Margo, qui a cru en un Herman transcendant, y compris la souffrance, et qui conçoit et accueille tout aussi bien un Herman souffrant et humain. Elle a , sur le sujet, une intelligence stupéfiante, car, à sa façon discrète et personnelle, elle a mené cette quête de reconnaissance individuelle et d'amour total, pour n'être finalement qu'un corps anonyme devant épouser la multiplicité des désirs pour les contenter. Toute une vie ne suffirait cependant pas à les étancher tous, or seul l'épuisement des possibles pourrait combler le vide initial, celui d'un “ premier amour ” qui ne la vit même pas. « On ne peut pas baiser tout le monde. Et pour que ça marche, il faudrait baiser tout le monde. »

Ces deux-là se sont trouvés et leur amour enfantin suffit à combler leur besoin de sens. Pour les autres, qui veulent continuer dans l'apparence et le mensonge alors que « personne ne peut faire semblant », il n'y a que la mort.

Chroniqué par Philippe Cottet le 27/09/2011



Notes :

[1] C'est bien ainsi que Yan l'a lu sur Encore du noir : Bien huilé ou encore Cyril Herry sur Pol'Art noir : Car.

[2] Celui-ci est laissé à l'appréciation du lecteur dans le flou dont Harry Crews sait entourer ses fins. Compte tenu également des autres romans connus, il ne fait, à mes yeux, aucun doute.

[3] On sait la réponse que lui a donné Crews et qu'il n'aura de cesse d'illustrer dans toute son œuvre : « Les hommes pour qui Dieu est mort s'idolâtrent entre eux » in Le Chanteur de Gospel (1968)

[4] La casse est un souvenir d'enfance de Crews, rapporté dans Des mules et des hommes. Elle se prête parfaitement à ce jeu analogique puisqu'elle fait partie des professions marginalisées de nos sociétés. L'accent mis sur l'automobile nourricière me semble, de ce fait, lié à ce biotope particulier comme une métaphore de la terre, et c'est pourquoi je ne pense pas que Car soit une critique de la civilisation automobile amerlocaine, mais, plutôt comme tous les romans crewsiens, un questionnement sur la violence, le fait religieux, le sacré.

[5] Ce mépris est évidemment à double sens, comme le montre parfaitement ce que pense Mister de la jeune femme venant se recueillir dans la carcasse broyée de la Cadillac où est mort son mari.

[6] Cette situation n'est pas propre à Car, on la retrouve dans tous les romans. C'est d'ailleurs le “ personnage principal ” qui porte usuellement la honte du milieu dont il est issu.

[7] Shereel, comme Eugene et même George dans Le faucon va mourir ont pris soin de s'isoler de leur famille pour effectuer leur tentative. Tous les trois la dissimulent à leur entourage ou mentent à son propos. Toutefois, dans Body, la famille Turnipseed confrontée à la vie de Miami évoluera de façon accélérée et de la même façon qu'ici.

[8] Elle est même carrément niée puisque tout le monde est d'avis que le couinement n'existait que dans son imagination.

[9] Il s'agit d'un rêve d'immortalité qui confirme le caractère divin que pense avoir atteint Herman : « Libre à lui d'aller y puiser pour remplacer son aile, remplacer son volant, et même remplacer son moteur, tout remplacer jusqu'au jour où il ne serait même plus ce qu'il était au commencement. Tout remplacer, et avec tout, jusqu'au moment où, devenu tout le monde, il ne serait plus personne. » (page 108) Nous retrouverons pratiquement à l'identique ce rêve de confusion dans Le faucon va mourir.

[10] La paix entre les êtres. N'apporte-t-il pas, en plus, la richesse ?

[11] La foule prête à lyncher, sous une forme ou un autre, est présente dans tous les romans d'Harry Crews. Même le décentré Des savons pour la vie possède sa scène de lynchage symbolique de son héros, qui a eu le tort de perturber l'ordre immanent de la compagnie (par la remise en cause du statut du Chef et donc de l'ordre des choses).

La substitution gémellaire face à une foule sacrificielle prête à se déchaîner si le miracle n'a pas immédiatement lieu est ici tout à fait extraordinaire. Elle renvoie à des archétypes de royauté sacrée contenus dans les mythes tout autour du monde.

[12]« Je l'aime, cette Maverick. Et je crois que précisément parce que je l'aime à ce point, je ne peux pas supporter la souffrance – je crois que si ce n'était qu'une question de souffrance, je pourrais la supporter –, mais je ne peux pas supporter de souffrir de cette façon par la faute de quelque chose que j'aime. » (page 186).

[13] Une fois encore, c'est le constat que font absolument tous les héros d'Harry Crews, mais ils n'en tirent pas toujours les mêmes conclusions.

Illustrations de cette page : Casses automobiles • Cadillac blanche modèle 1970 • Ford Maverick modèle 1970

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Symphonies n° 2 et 3 d'Arthur Honneger (DG - 1982) - Doktor Faust de Ferrucio Busoni (Erato - 1999) - Iris dévoilée de Chen Qigang (Virgin - 2003) - Apocalypse de Jean (Philips - 1969) et Le livre des morts égyptien (Philips - 1990) de Pierre Henry - Miserere d'Arvo Pärt (Ecm Records - 2000) - Electronic Works de Pauline Oliveros (Cellar Door Records - 1998) - Bruckner, Mahler, Martinu, etc.