Body

B
Harry Crews

Body

États-Unis (1990) – La Noire Gallimard (1994)

Titre original : Body
Traduction de Philippe Rouard

Autrefois Dorothy Turnipseed, Shereel Dupont est en passe de devenir Miss Cosmos, après tant d'années de sacrifices à sculpter son corps. Les dernières heures avant le concours de Miami réservent encore quelques surprises, notamment l'arrivée de sa famille venue la supporter, ploucs de Géorgie qui ont du mal à comprendre le monde qui les entoure, mais surtout le changement d'identité de Dorothy.

Body descend en droite ligne du creuset originel qu'est Le Chanteur de Gospel, qui contient finalement toute l'œuvre en devenir d'Harry Crews. Il suffit de songer que Dorothy est le Chanteur saisi avant la gloire pour mesurer la profonde ressemblance entre les deux romans : une même problématique identitaire (les deux personnages ont renoncé à leurs origines – noms, habitudes – sans véritablement les renier), conduite par un violent désir de réussir, c'est-à-dire de devenir autre (ambition atteinte, un peu par hasard, pour le Chanteur, toujours en cours pour Shereel).

Si l'on ajoute à cela une famille Turnipseed qu'on imagine arriver en droite ligne des marais du comté d'Enigma, et dont certains membres commencent à mimer la réussite de Dorothy (ce que faisaient Mirst et Avel dans Le chanteur de Gospel), on constate une fois encore que le réemploi de matière chez Crews est une constante. Le déplacement de son groupe de ploucs dans l'univers doublement en toc de Miami et d'un concours de culturisme va lui permettre de donner une tournure drolatique assez inhabituelle et l'on s'amuse plutôt en lisant Body, même si l'on perçoit parfaitement tout le réseau de violences sous-jacentes qui nous préviennent qu'à tout moment, cela peut mal finir.

Dorothy ne se satisfait pas de ce qu'elle est, elle aspire à devenir autre et cela s'est imposé plus encore lorsqu'elle est sortie de son bled de Géorgie et qu'elle s'est confrontée à un monde où elle s'est ressentie médiocre. La proposition de Russel Morgan de faire d'elle une championne n'est pas à l'origine de sa transformation, qui se noue dès les premiers jours, lorsqu'elle se découvre « fascinée par les femmes – minces et belles – qui suaient et s'éreintaient », mais dont l'origine se trouve dans la décision même de s'abstraire sans remords du milieu où elle est née. Penser que l'on ne veut pas être une Turnipseed de plus dans un bled de Géorgie, c'est déjà estimer que l'on vaut mieux que ce que l'on est, que ce que l'on a. L'orgueil est le moteur de la modernité, aussi celui du rêve américain que dissèque à longueur de livres notre auteur.

Tous les héros d'Harry Crews en sont dévorés et quel meilleur endroit pour le montrer encore qu'un concours, c'est-à-dire un rassemblement de rivalités (et donc de vanités) exacerbées ? Car, pour que l'orgueil ait un sens (une direction vers laquelle viser, se porter), il doit se mesurer à une concurrence et évidemment la terrasser. Sans talent autre que son ossature et l'ambition déçue de son manager en tant que sportif [1], Dorothy devenue Shereel n'a pour seul choix que d'être la première, l'unique. Aucune étape précédente n'avait d'importance, aucune n'était décisive, puisqu'il en restait toujours des rivales à qui l'on pouvait la comparer. Or l'orgueil, en dernière extrémité, ne peut se satisfaire d'un quelconque partage, il ne peut que se repaître des désirs affamés de ceux qu'il a vaincus.

Il ne faut surtout pas se tromper. Comme Body parle de culturisme, c'est-à-dire de compétitions à propos d'une enveloppe extérieure qui ne laisse en rien préjuger de la qualité de l'être qui s'y cache (qui s'y terre peut-être ?), on peut croire que tout cela est dérisoire. Mais l'utilisation du milieu du bodybuilding par Harry Crews est terriblement intelligente, les travers des rivalités mimétiques y étant aussi bien dessinés que les muscles et, donc, parfaitement visibles et intelligibles.

La fausse indifférence des athlètes entre eux, les manœuvres d'intimidation, la violence contenue, les sacrifices à leur seule cause, le profond narcissisme, sont le lot de tous les orgueilleux, donc potentiellement de tous les hommes. Car, au moindre contact avec cette réalité, le besoin de ressembler pour se différencier [2] se réveille : regardez Moteur prendre la pose à la suite de Billy et raser son corps velu, c'est-à-dire abandonner ce qu'il est pour devenir... quoi ? Où les efforts absurdes du Directeur Friedkin pour faire partie de cette communauté. Ou encore celle de Wallace d'être l'égal de Donald Trump.

Le seul à ne jamais tomber dans les nombreux jeux de doubles que nous propose Harry Crews dans Body est Clou, parce qu'il a connu la violence ultime au Viêt Nam et que son être désirant en est mort. Sa survie ne passe donc pas par cette étape d'un triomphe symbolique sur des égaux, mais pas l'élimination réelle, à la pointe de son couteau, de ses opposants, quel qu'ils soient.

Harry Crews questionne parfaitement l'inanité de cette quête dans laquelle nous entraine l'hubris. Dorothy / Shereel redoute finalement le moment où elle sera seule sur le toit du monde, plus même que si elle était défaite de sa victoire annoncée par sa rivale. Body ne nous dit pas ce que devient un être désirant qui n'a plus rien à désirer, mais Harry Crews nous avait déjà donné la réponse dans La malédiction du gitan et, marché de dupes ?, Dorothy et Hester choisissent la même fin.

Roman essentiel d'un auteur incontournable.

Chroniqué par Philippe Cottet le 31/07/2011



Notes :

[1] Ce qu'était Budd dans Le roi du K.O., tentant de réussir à travers Eugene. Russel Morgan y apparaissait, sous son sobriquet de Russel Muscle et n'y était qu'un ancien bodybuilder « un gogo de la gonflette ».

[2] Je sais que ressembler pour se différencier semble toujours contradictoire. On se fixe un modèle qui semble différent car possédant quelque chose que l'on n'a pas. On tente de lui ressembler pour acquérir ce quelque chose, surtout pour ne plus être semblable à la masse dont on vient, mais pour tomber dans un groupe plus restreint d'égaux identiques dont il faut, de nouveau, se différencier. Etc.

Illustrations de cette page : Culturistes

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : In a silent way de Miles Davis (1969) • Grand Stewart+4 de Grand Stewart (2005)