Papillon de nuit

P
James Sallis

Papillon de nuit

États-Unis (1993) – La Noire Gallimard (2000)

Titre original : Moth
Traduction d'Elisabeth Guinsbourg, revue par Stéphanie Estournet)

Lew est au chevet d'une petite fille née grande prématurée et au bord de la mort. Tout cela parce que LaVerne est décédée, loin de lui, avec tout cet amour jamais épuisé entre eux et qu'il devait faire quelque chose. Le dernier compagnon de Verne lui a demandé de rechercher Alouette, la fille qu'elle avait eue avec son mari médecin, et c'est l'enfant d'Alouette que veille maintenant Lew dans cet hôpital.

Apparemment situé dans le prolongement chronologique du premier roman, Papillon de nuit révèle pourtant la nature de son projet, dès son début. « Il était minuit, il pleuvait » (page 13) fait écho à la fin du Faucheux&nbsp ;:

« Je suis rentré à la maison et je me suis mis à écrire. Il est minuit. La pluie frappe contre les carreaux. Il n'est pas minuit, il ne pleut pas. »

Le piège de Sallis se trouve ici. La proposition « Il est minuit, il pleut... » va nous être faite à chaque commencement de roman dont l'action se situe après Le Faucheux. Selon que l'on accepte qu'elle soit la première phrase d'une fiction écrite par Lewis Griffin où qu'elle soit au contraire la réalité de l'environnement de Griffin au début de l'écriture (en fait, « il n'est pas minuit et il ne pleut pas » ), le roman que nous lirons sera sera homodiégétique, méta-méta-diégétique ou un cas complexe de métalepse [1].

James Sallis - Papillon de nuitLaVerne est le personnage le plus central et le plus accessoire de la vie de Lewis Griffin. On ne saura finalement pas grand-chose d'elle tout au long des Histoire(s) de Lew Griffin, sinon qu'elle est (qu'elle fut pour tout ce qui va être fictionnel) l'un des rares éléments stables et permanents (avec le flic Don Walsh) des récits.

Prostituée dans sa jeunesse et amoureuse de Lew, elle le quitta en même temps que le métier pour tenter sa chance avec un médecin qui souhaitait l'épouser, divorça puis suivit un cursus scolaire et universitaire pour s'engager ensuite dans l'aide aux défavorisés. Elle fut généreuse et aimante avec Griffin, parfaitement désintéressée et toujours inquiète, figure d'amante et de mère puis modèle de rédemption. Elle est la seule à traverser les quatre fragments de vie que nous livre Le Faucheux et, même s'ils ne vivent plus ensemble depuis 1990, elle est restée assez proche de ce Lewis Griffin écrivain, avec qui elle passe certaines soirées, peut-être à discuter des derniers développements de ses romans.

Papillon de nuit est une façon de payer tribut à cette femme, qui est la dame de cœur et la meilleure amie de Griffin. Parlant par la suite à l'image ou au fantôme de LaVerne dans L'œil du criquet, Lew constatera : « Nous pouvons toujours remédier à nos actions. Mais pour ce qui est de notre inaction, de ce que nous négligeons de faire... » Tenter de retrouver Alouette, c'est partir à la recherche de cette Verne (jeune ?) qu'il a laissé échapper par peur de l'engagement, par souci de ne pas s'imposer, par négligence, par égoïsme aussi [2].

La mort de Verne permet ainsi à Lew de formuler l'indicible de leurs trente-cinq années de vie commune, tout l'amour et le respect qu'il avait pour elle (et que confirment ceux qui l'ont connu et ont travaillé avec elle). Avec une certaine lucidité, Lewis Griffin s'est toujours présenté comme l'homme des mauvais choix, de la terreur des sentiments et la fiction va être souvent l'occasion pour lui, tant de montrer enfin de la sollicitude à ses proches que de rattraper ses erreurs. On est toutefois interpellé par le très faible niveau de souvenirs évoqués ici, d'autant que l'on retrouvera ceux-ci pratiquement à l'identique dans les romans suivants.

James Sallis - Papillon de nuitAidé du détective Boudleaux (héros des précédents romans de Lewis Griffin, mais Boudleaux était aussi le nom de la firme qui employait Lewis Griffin dans les années 60 telles qu'elles seront racontées dans Le Frelon noir), Lew Griffin retrouve donc trace de ce bébé McTell, fille d'Alouette destinée à mourir à peine née, ce qui nous donne les émouvantes scènes d'ouverture à l'hôpital. On découvrira celles-ci presque à l'identique et comme prémonitoires dans Bluebottle (l'action de ce roman se situant dans les années 70, nouvelle perdition temporelle), sous la forme du dialogue entre Lew et Bob Skinner, l'homme-qui-aime-les-bébés-morts et qui apprendra à Griffin le décès de la petite Teller.

Retrouver Alouette, droguée et paumée mais vivante apaise-t-il son angoisse d'être arrivé trop tard dans les fragments 1964 et 1970 du Faucheux (Angie, Cordelia) ? Cela compense-t-il un temps la disparition de son fils David (Frg 1990), devant laquelle il se trouve totalement démuni ? En tout cas, par Alouette – qui ne le connait pas, mais sait immédiatement qui il est – Verne parle encore à Lew et Lew parle à Verne. La jeune fille, double de sa mère, vient s'installer chez Griffin et, comme elle, partira/quittera cet homme qui est présent sans l'être, laissant une lettre d'une troublante et atroce ambiguïté s'agissant de son devenir.

Lewis Griffin se retrouve désormais seul, « il était près de minuit, la pluie menaçait » (page 266). Le téléphone sonne, Clare entre dans sa vie. Il est de nouveau prêt à fuir.

Chroniqué par Philippe Cottet le 30/07/2009



Notes :

[1] Voir cette synthèse très lisible des niveaux narratifs dans Analyse sémiotique et narratologie.

[2]« Une simple visite. C'est tout ce que tu permets Lew. Que ça dure des années ou deux jours, c'est toujours une visite dans ta vie et rien d'autre. » in Le Faucheux, page 200

Illustrations de cette page : Moth (papillon) • Grand prématuré