Le frelon noir

L
James Sallis

Le frelon noir

États-Unis (1994) – La Noire Gallimard (2001)

Titre original : Black Hornet
Traduction d'Elisabeth Guinsbourg, revue par Stéphanie Estournet

Cela fait quelques jours qu'un homme, depuis les toits, tue dans les rues de La Nouvelle-Orléans. Alors qu'il écoute jouer Buster Robinson, son mentor en musique et beuverie, Lewis Griffin est abordé par une journaliste blanche et quinquagénaire nommée Esmée, qui tient une rubrique de potins dans un journal local. Après avoir téléphoné son article du lendemain, elle et Lew décident d'aller prolonger, plus agréablement, la nuit autre part. À la sortie du rade, Esmée est abattue d'une balle dans la tête. Lewis n'a plus qu'une idée fixe : attraper le Tireur-des-toits ().

Nota : N'oubliez pas de consulter l'introduction de ce cycle :Introduction aux histoires de Lew Griffin

Le frelon noir se présente assez clairement comme le livre des débuts de Lewis Griffin [1], celui de ses premiers pas dans une Nouvelle-Orléans dont Sallis va montrer et dénoncer le racisme violemment ordinaire. C'est le bouquin qui nous en dit un peu plus sur ses relations avec LaVerne, où il fait la connaissance de Don Walsh, qui introduit Doo-Wop ou Buster Robinson. Roman noir écrit avec des références permanentes à Chester Himes, inventant même une rencontre impossible entre l'écrivain et Griffin, il rappelle que l'auteur de La reine des pommes est l'origine [2]

James Sallis - Le frelon noirPour une fois, James Sallis nous donne un très grand nombre d'indices historiques pour situer, dans le temps, l'action du Frelon noir (page 14). Par déduction, il ne peut s'agir que de 1964, année importante parce qu'elle marque, théoriquement, la fin de la ségrégation raciale dans le Sud (signature du Civil Rights Act par L. Johnson). C'est aussi l'année du premier fragment du Faucheux.

L'articulation entre les deux romans est plutôt difficile. Si les histoires partagent un certain nombre de personnages, elles ne correspondent pas. C'est l'un des effets recherchés par Sallis : une relative intelligibilité immédiate d'un volume se dissolvant (ou acquérant un autre sens) dans sa mise en correspondance avec le reste de l'œuvre.

Le frelon noir commence par le rappel d'un fait divers présenté comme contemporain. Un Noir nommé Terence Gully s'est brusquement mis à tirer sur tout ce qui bougeait depuis le toit d'un motel. Bien que le tireur ait, apparemment, été contaminé par l'idéologie raciste à rebours que professaient des organisations comme Nation of Islam, ce massacre ne visait personne en particulier.

En cela, il est la réplique de l'homme débordant de frustration et de haine que Chester Himes décrivait dans L'aveugle au pistolet, et dont les coups de feu dans la foule blessent sans distinction et surtout sans efficacité pour la cause [3]. Sallis reprend donc le motif – le plus politique et le dernier entièrement développé par Chester – et en modifie simplement les circonstances [4]. Il va, à mon avis, s'inspirer du premier massacre du genre, celui de l'université du Texas à Austin en 1966. Charles Whitman, un Blanc ancien tireur d'élite chez les Marines (comme Gully), assassina 16 personnes et en toucha 30 (contre 15 morts et 30 blessés pour Gully) depuis la tour d'observation du campus.

Sous nos yeux à présent, Sallis duplique, en le transformant de nouveau, le fait divers Gully qu'il vient d'inventer. Un inconnu, en passant par les toits, supprime désormais sélectivement des Blancs. Quand il abat sa sixième victime, la journaliste Esmée, Griffin sait immédiatement que le tireur est un Noir et qu'il tue par haine. Pour Lewis, c'est inacceptable et il évoque d'ailleurs rapidement le spectre de l'effondrement du statu quo social auquel ni les Noirs, ni les Blancs ne sont préparés et qui se retournerait forcément contre les Noirs. C'était également la position de bon nombre d'organisations du Sud, légalistes et influencées par la non-violence de Luther King. Mais aussi de pas mal d'activistes, qui prônaient l'auto-défense face aux provocations et aux agressions des racistes et de la police mais surtout pas la violence, sinon révolutionnaire.

James Sallis - Le frelon noirLa description que fait ensuite Sallis de cette Nouvelle-Orléans raciste est tristement conforme à ce qui a été rapporté de l'époque. Griffin est maltraité et insulté par la police sous prétexte de ses rapports avec une Blanche (la Louisiane interdisait jusqu'alors et réprimait pénalement les relations sexuelles interraciales). Il est plus tard tabassé violemment par un chauffeur de taxi [5] alors qu'il vient de sauver la vie d'un flic blanc et on refuse obstinément de le servir dans un restaurant parce qu'il est Noir.

Les façons, individuelles ou collectives, qu'ont les Noirs de résister à ce racisme seront développées schématiquement en contrepoint. De Frankie DeNoux, Nègre blanc taisant ses origines puisque la couleur de sa peau n'en porte pas la marque aux activistes à bérets du Black Panther Party en passant par un Hosie Straughter plus cultivé que la plupart des Blancs... Tous les rapides portraits faits par Sallis renvoient à ceux plus complexes qui habitent toute l'œuvre de Himes et dans une ambiance rappelant de plus en plus le Harlem de Fossoyeur Jones et Ed Cercueil (bagarres entre factions, vol des Yaruba, etc.).

Avec le tireur-des-toits, la causerie de Chester Himes à laquelle va assister Griffin prend tout son sens, d'autant qu'elle possède tous les accents d'une auto-analyse et d'une prophétie (page 123). Comme toute prophétie, elle est bien sûr destinée à n'être entendue que par quelques-uns. Ce fut le cas de la vraie conférence donnée par Himes à l'Université de Chicago en 1953 sur le thème du Dilemne de l'écrivain noir aux États-Unis. L'accueil d'une assistance majoritairement blanche fut glacial et Himes passera les journées suivantes à boire pour tenter d'oublier [6].

C'est exactement ce qui arrive dans Le frelon noir, où l'auteur n'a fait que transformer le fait biographique de 1953 en élément fictionnel de 1964. James Sallis ne fait pas mention d'applaudissements et laisse entendre que l'auditoire de La Nouvelle-Orléans se dispersa très vite à la fin de la réunion, personne ne parlant ensuite avec le conférencier. Ce dernier aura seulement un rapide échange avec Griffin, avec qui il va se saouler, mutiquement, une partie de la nuit.

Voici, résumé par Sallis, la teneur de ce que soutint Chester à Chicago. On le comparera avec la conclusion similaire de sa conférence lousianaise, page 123 du Frelon noir :

« La haine des Blancs est l'un des premiers réflexes que développent les Noirs américains quand ils commencent à comprendre qu'elle est leur place dans cette société. Ils ne seraient pas humains s'ils ne méprisaient pas leurs oppresseurs (...) Mais le Noir américain hait doublement : il hait son oppresseur et, parce qu'il vit dans la peur constante que cette haine soit révélée, il se hait lui-même d'abriter cette peur. »
(James Sallis - Chester Himes, une vie, page 191)

C'est évidemment cette haine de lui-même autant que celle de ce père blanc qui ne voulut pas de lui qui guida Carl Gustave, le tueur-des-toits que Lewis Griffin réussira à neutraliser accidentellement. « C'était toujours au fond de lui, la recherche d'un exutoire » dira la mère du meurtier. C'est déjà, ou encore, une relation père-fils impossible, qui dominera bientôt les autres livres du cycle. Et enfin, en forme d'hommage, une formidable incitation faite par Sallis à relire Chester Himes.

Chroniqué par Philippe Cottet le 30/07/2009



Notes :

[1] La chronologie peut cependant paraître boîteuse. Il est dit quelque part que Lewis Griffin quitta l'Arkansas pour La Nouvelle-Orléans à l'âge de 16 ans mais nous nous trouvons ici en face d'un homme, pas d'un teenager arrivé de sa cambrousse.

[2] « I believe Himes is the true progenitor of much that's happening today. He was writing about the inner city and street life, about the intramural struggles of African-Americans, 30 years before others got on to it. Every rap artist, every movie like Boyz N the Hood, echoes, though seldom as artfully, what Himes was saying in books. »
Interview au Guardian, 03.11.2001

[3] Symbolisant évidemment et tout à la fois l'inefficacité des organisations noires désunies, l'absence de conscience politique et le refus de répliquer à la violence raciste blanche par une violence similaire.

[4] Toute l'œuvre est certainement truffée de ce genre d'emprunt, littéraire ou biographique qu'un étudiant en littérature comparée relèvera peut-être un jour. Par exemple ici, la réputation de coureur de jupons du vieux Buster Robinson et les menaces de mort du mari jaloux ressemblent à s'y méprendre à la vie et la mort de Robert Johnson, l'un des plus fameux bluesmen, qui tentait sa chance avec toute femme lui plaisant sans tenir compte de celui ou ceux qui l'accompagnait.

[5] Avec des intentions évidentes de meurtre. Griffin dira plus tard que, ce jour là, c'est Don Walsh qui lui a sauvé la vie, pas le contraire.

[6] « son discours est accueilli par le silence de mort d'une assistance majoritairement composée de Blancs. Himes a trente-neuf ans et c'est un nouvel échec. » in James Sallis Chester Himes : une vie (page 189)

Illustrations de cette page : Frelon noir • Membres du Black Panther Party