Le Faucheux

L
James Sallis

Le Faucheux

États-Unis (1992) – La Noire Gallimard (1998)

Titre original : The Long-Legged Fly
Traduction de Jeanne Guyon et Patrick Raynal

Quatre fragments de vie d'un habitant noir de La Nouvelle-Orléans nommé Lewis Griffin, détective privé en 1964 et en 1970, alcoolique en pleine détresse en 1984, sauvé par l'amour d'une infirmière anglaise et qui devint écrivain durant les années 1990, d'abord de romans policiers mettant en scène un détective cadien nommé Boudleaux, puis de l'histoire de sa vie.

Nota : N'oubliez pas de consulter l'introduction de ce cycle : Introduction aux histoires de Lew Griffin

Le sens des Histoire(s) de Lew Griffin dépend un peu du statut que l'on donne à ce premier livre. J'ai fait le choix d'y voir une (auto)biographie minimale du personnage Lewis Griffin, qui nous donnerait un certain nombre de vagues repères pour apprécier, dans les autres romans, le travail de transformation du fait biographique par l'écriture romanesque [1]. Une partie de ma lecture a donc toujours consisté à rechercher une articulation logique et chronologique entre ce roman inaugural et les autres écrits et à voir, dans les écarts narratifs pour une même période ou un même sujet, une intention de l'auteur de compenser, rectifier, améliorer par le fictionnel. D'autres lectures sont tout à fait possibles.

James Sallis - Le FaucheuxCe texte donne un certain nombre de renseignements sur la vie, les amis, les amours, la façon particulière de ressentir la ville, les autres, le monde qui entoure Lewis Griffin. Tous ces éléments, répartis sur vingt-six années, vont servir de matériau, dans la suite du cycle romanesque, à l'« écrivain » Lewis Griffin qui va désormais mettre un autre lui-même en scène, comme l'indiquent les derniers instants du roman : « Et donc un autre roman. Mais pas sur mon détective cajun, cette fois. Sur quelqu'un que j'ai appelé Lew Griffin, un homme que je connais à la fois très bien et pas du tout. »

Comme tout produit autobiographique, Le Faucheux est déjà un choix d'écriture, une sélection de moments, une orientation qui ne disent la vérité qu'en partie et qui n'offrent, en terme de stabilité référentielle, que peu de certitudes. Toute autobiographie est toujours déjà une fiction, mais les matériaux délivrés ici sont intéressants, non en termes de vérité, mais dans la façon dont les romans suivants vont les malaxer, les distendre, les transformer en éléments fictionnels.

Fragment 1964

Le premier chapitre du Faucheux est tout à fait étonnant, puisqu'il raconte le meurtre d'un dealer par un personnage indéterminé, qui venge ainsi la mort d'une jeune fille prénommée Angie. Le meurtre est accompli calmement, froidement et de façon tout à fait implacable. La suite du fragment confirmera que Lewis Griffin est l'exécuteur. On en retrouve trace immédiatement dans Frg 1970 (Sanders sait que Griffin est un dur pour avoir tué quelqu'un de sang-froid à Bâton-Rouge) et déformé dans Le frelon noir et les romans suivants. Bête à bon Dieu donnera, à quelques pages d'intervalle, deux versions différentes de ce meurtre.

James Sallis - Le FaucheuxCette première partie est particulièrement importante puisqu'elle situe la plupart des protagonistes que nous retrouverons dans la suite des Histoire(s) de Lew Griffin, tout en livrant un matériel utilisé, détourné, dans Le frelon noir. Frg 1964 propose surtout, déjà de façon elliptique, beaucoup d'informations sur la personnalité de Griffin avec, dans sa dernière phrase, la révélation que celui-ci est noir [2].

Détective privé, Lewis Griffin est embauché par des activistes noirs pour retrouver Corene Davis, une figure de proue du mouvement qui a disparu à La Nouvelle-Orléans alors qu'elle venait y faire une série de conférences. Très claire de peau, elle est devenue prostituée sous le nom de Blanche. Par référence au réel (et donc à une autre Davis dont Corene est très proche), l'histoire proposée ici serait invraisemblable alors que son réemploi dans le roman Le Frelon noir serait beaucoup plus conforme à la vérité historique. Une ambiguïté supplémentaire proposée par James Sallis.

Fragment 1970

L'influence de Chester Himes, en tant qu'auteur et en tant qu'individu, dans la création de Lewis Griffin est clairement rappelée dans le début de ce fragment qui voit le détective lire un exemplaire de Mamie Mason et se promettre d'acquérir La fin d'un primitif [3]. En attendant, Griffin part à la recherche d'une jeune fille nommée Cordelia, disparue, happée par La Nouvelle-Orléans. Dans cette affaire qui finira mal, tant les rapports entre Lew et son ami flic Don Walsh que ceux avec LaVerne sont approfondis. D'être arrivé trop tard pour la jeune Cordelia Clayson (comme il fut impuissant pour Angie) inspirera sans doute au Griffin écrivain le sauvetage de la fille du mafieux Jimmie Marconni dans Bluebottle et celui d'Alouette dans Papillon de nuit.

Fragment 1984

Griffin a été débordé par l'alcool et se retrouve à l'hôpital (grâce au détournement des moyens de la police par son ami Walsh, qui le faisait surveiller). L'hôpital tiendra une place considérable dans les romans suivants (Lew Griffin sera souvent blessé et subira quelques désintoxications), mais c'est surtout la liaison qu'il va entretenir avec son infirmière, l'Écossaise Vicky, qui domine tout le fragment. james sallis - Papillon de nuitDans les romans suivants, Vicky sera la grande absente, juste nommée de temps à autre, mais inspirera le personnage de l'infirmière Teresa dans Papillon de nuit. Lewis sauve Cherie, la sœur de Jimmi Smith – qu'il avait rencontré dans un foyer à sa sortie de désintoxication – de la prostitution. Sur les conseils de Vicky, elle s'oriente vers la profession d'infirmière. Au départ de Vicky pour l'Europe, LaVerne revient dans sa vie.

Fragment 1990

Lewis Griffin s'est mis à écrire les aventures d'un détective cadien nommé Boudleaux [4] qui connaissent beaucoup de succès, surtout en France (nouveau point commun avec Chester et Sallis, encensés chez nous et presque inconnus aux États-Unis). Il se rend alors compte que le tissu de ses histoires est de plus en plus biographique et de moins en moins fictionnel. Janie, son ex-femme, lui apprend la disparition de leur fils David, qui n'a plus donné de nouvelles depuis son séjour en France alors que Griffin s'apprête à publier son dernier livre Le vieil homme. Puis Verne décide de le quitter définitivement, lui laissant la maison et les meubles et Griffin plonge dans un nouvel épisode alcoolique, un nouveau séjour hospitalier avant d'emprunter le chemin de la rédemption. Le voilà prêt à écrire l'histoire de sa vie.

Chroniqué par Philippe Cottet le 30/07/2009



Notes :

[1] Si ce n'est fait, je vous conseille la consultation de la présentation que je fais de ce cycle romanesque et la lecture particulière qui sera la mienne.

[2] Comme le dit Sallis : « Je n'ai pas choisi la couleur de Lew. J'avais commencé à écrire ce que je pensais une nouvelle (devenue le premier chapitre du Faucheux). Je voulais qu'il ait tué quelqu'un et que le lecteur puisse malgré tout l'aimer. Et je me suis demandé, en écrivant, d'où lui venait toute cette colère. Trente pages plus loin, cela m'a sauté aux yeux : il était noir ! » (Ma traduction depuis ACHE Magazine - September 2002).

[3] Mamie Mason chez 10/18, La fin d'un primitif chez Gallimard, Folio.

[4] Dans les récis suivants, Boudleaux sera le nom de la société pour laquelle travaille Griffin à son arrivée à La Nouvelle-Orléans. Le détective privé auquel il fait appel pour retrouver Alouette, dans les années 1990, s'appelle également Boudleaux. Dans l'ensemble, Sallis entretient la confusion en usant de patronymes identiques, voire assez proches, pour des gens très différents (Boudleaux bien sûr mais aussi Bones, Bonner, Skinner, etc.).

Illustrations de cette page : Une mouche long-legged • Angela Davis • Un cimetière de La Nouvelle-Orléans où Griffin aime à se réfugier