L'oeil du criquet

L
James Sallis

L'oeil du criquet

États-Unis (1997) – La Noire Gallimard (2003)

Titre original : Eye of the Cricket
Traduction d'Isabelle Maillet et Patrick Raynal

Un sans-abri d'abord roué de coups puis écrasé par une automobile a été transporté à l'Hôtel-Dieu. On prévient Lew Griffin car l'homme portait sur lui un exemplaire de son roman Le vieil homme avec la dédicace de l'auteur à son fils David, disparu depuis des années. L'homme n'est finalement pas David mais le livre fait de lui le seul lien entre un père et son fils. A l'Université, Lew Griffin accepte de rechercher le frère disparu de l'un de ses étudiants. Le fils de Don Walsh disparait lui aussi. De jeunes noirs font du vol à l'arraché dans le quartier de Lew, qui rencontre Deborah, fleuriste et femme de théâtre.

Bien entendu, « Il était minuit, il pleuvait. » (page 13) [1].

James Sallis - L'œil du criquetL'œil du criquet multiplie les fils narratifs, donnant une densité extrême au roman. La lecture est rendue difficile par les analepses utilisées par James Sallis – qu'il laisse parfois longtemps en suspend, continuant d'y imbriquer du récit – et son questionnement, tout au long de la narration, sur les questions de chronologie. Au chapitre 20, Lew Griffin tente de récapituler la séquence des événéments jusque là pour finalement constater « La mémoire est toujours plus poète que journaliste (...) [Elle] n'est pas bonne chronométreuse ». (pages 187-188) Et ce n'est pas le lapidaire chapitre 29 – une phrase unique de Proust [2] – qui permettra d'éclairer plus les choses.

Le sans-abri n'est donc pas David (disparu bien avant la publication du Vieil homme si l'on en croit Frg 1990 [3], donc la médiation entre le père et le fils via le livre serait purement fictionnelle) et il va vite devenir autre chose qu'un lien possible entre Lew et Dave. Car cet inconnu, non seulement dit se nommer Lew Griffin et être l'auteur de ce roman (et des autres) mais il va, dans sa chambre d'hôpital, entreprendre une réécriture du Vieil Homme sous la forme d'un journal, qu'il laisse derrière lui lors de sa fuite de l'Hôtel Dieu. Dans celui-ci, il décrit sa vie dans la rue et dit avoir vu un jour « sortir deux hommes d'un bar sur Magazine (...) le premier blanc et plus âgé que son compagnon noir » [4].

Le journal commence une mutation, « gagne en force » constate Lew qui finit par y lire : « Lorsque des années plus tard, j'ai rencontré le fils de l'homme le plus jeune, cela s'est fait par reconnaissance mutuelle, tacite. Tu t'appelles David, ai-je dit. Oui. » La mise en abyme s'enrichit donc d'un niveau de complexité supplémentaire tandis que la question de l'identité des auteurs (qui a créé qui ? Le sans-abri a-t-il créé Walsh et Griffin sortant de ce bar et donc toutes Les histoire(s) de Lew Griffin ? Est-il toujours déjà Lew Griffin ?) et du mélange réel-fiction (ou plutôt fiction–fiction dans la fiction) se brouille.

James Sallis - L'œil du criquet Il n'est alors pas étonnant de le voir tout abandonner, dans les derniers chapitres de L'œil du criquet, pour endosser, à son tour, la personnalité de l'homme qui dit être lui, peut-être aussi parce qu'il est déjà cet homme [5]. Trainant dans la rue parmi les plus pauvres, les délaissés (ce qui permet à Sallis de faire un portrait très beau et très noir de la misère à La Nouvelle-Orléans) Lew Griffin cherche encore quelqu'un, ce sans-abri ou bien lui-même.

Quand il le retrouve enfin, l'homme n'a que de vagues souvenirs, il n'est plus Lew Griffin, il l'a été peut-être avant, un jour... Il lit désormais le Il pleut des coups de Chester Himes qu'il a déjà entrepris de réécrire pour se l'approprier (page 280). Lew finit par dégager de la gangue des souvenirs alcoolisés la mince trace pouvant le mener à son fils.

Ramassé plusieurs semaines plus tard par les flics qui veillent sur lui, suite aux consignes de Walsh (réactivation du sauvetage contenu dans Frg 1984) Griffin est conduit à l'hôpital et David est la première personne qu'il voit à son réveil. Boudleaux s'était trompé [6].

Six semaines, plus tard, Lewis Griffin admire ce qu'il vient d'écrire (ce que nous venons de lire ? ce que nous lirons la prochaine fois ?) et qui serait donc une autobiographie : « j'ai arrêté d'essayer. D'élaborer une fiction à partir des échecs et autres renonciations de mon existence. De ranger soigneusement les gens que j'avais aimés dans les recoins des romans ». (page 304) La maison se peuple soudain de tous ses familiers, d'un Dave présent, d'une Deborah qui s'installe et d'une Alouette – que Lewis prend pour LaVerne – de retour, totalement clean. Peut-on le croire ?

Nous ne le saurons éventuellement que par la lecture de Bête à bon Dieu, le livre obligatoirement sincère (?) qui nous est promis et qui suivra chronologiquement celui-ci.

Chroniqué par Philippe Cottet le 30/07/2009



Notes :

[1] Si ce n'est fait, je vous conseille la consultation de la présentation que je fais de ce cycle romanesque et la lecture particulière qui sera la mienne, qu'il est préférable d'aborder en lisant les notes de lecture dans la continuité.

[2] « Parfois, l'avenir réside en nous à notre insu et, lorsque nous croyons mentir, nos paroles prédisent une réalité imminente ». (page 253)

[3] La notation Frg renvoie à l'une des histoires (1964, 1970, 1984, 1990) du premier roman du cycle Le faucheux.

[4] Don Walsh et Lew Griffin.

[5] Qui dit s'appeler Robert Lee, les prénoms de Griffin étant Robert Lew(is).

[6] Le roman commence en fait par l'écriture d'une lettre à Vicky qui deviendrait (deviendra ?) roman dans lequel Boudleaux annonce à Griffin que David est mort : « Sans doute l'avais-je toujours su » dit-il alors. L'histoire qui suit pourrait très bien alors être lue comme le besoin de faire vivre un mort pour atténuer la peine.

Illustrations de cette page : Criquet • Shotgun house à La Nouvelle-Orléans