Introduction aux histoires de Lew Griffin

I
James Sallis

Introduction aux histoires de Lew Griffin

États-Unis – La Noire Gallimard (2000)


James Sallis est né à Helena (AR) en 1944 et vit désormais à Phoenix (AZ) après être passé par Boston, New York City, Londres (où il participa à l'édition du magazine de science-fiction New Worlds), Paris, La Nouvelle-Orléans. Traducteur de Raymond Queneau, James Sallis est un auteur prolifique d'articles sur la musique (qui imprègne littéralement son écriture), de poésie et de fiction, dont une partie relève du noir. Entre 1992 et 2001, il consacrera six romans à un premier héros récurrent nommé Lewis Griffin. On le connait également en France pour son excellente biographie de celui qu'il considère comme le plus important écrivain afro-américain du XXe siècle, Chester Himes [1].

james sallis - lew griffinCe que j'appellerais désormais Histoire(s) de Lew Griffin n'est pas vraiment un cycle avec une chronologie précise comme on l'entend habituellement. Dans Le Faucheux, son premier livre, James Sallis retrace quatre périodes (1964, 1970, 1984 et 1990) de la vie d'un habitant de La Nouvelle-Orléans nommé (Robert) Lewis Griffin. Après avoir été détective et/puis agent de recouvrement, ce dernier traverse un long épisode alcoolique et une descente aux enfers avant de reprendre le chemin de l'Université pour passer une licence, y devenir enseignant et enfin écrivain de romans dont le héros... porte son nom.

Trois des bouquins que James Sallis nous propose ensuite sont peut-être, dans une intéressante mise en abyme, l'œuvre de ce Griffin maintenant romancier, racontant des histoires postérieures au Faucheux. Les deux autres, d'évidence situés dans le passé, ressemblent à des compléments biographiques à cette brique initiale, qui viennent nourrir les récits chronologiquement ultérieurs non sans être parfois influencés par eux [2]. À chaque réemploi, les personnages et événements peuvent être modifiés, échangés, distribués dans le temps de façon différente, pour servir un nouveau fragment narratif. Le changement est parfois si léger, les incohérences si peu flagrantes que nous pouvons parfaitement croire à une vraie continuité entre tous les romans. Pourtant, on ne peut que constater certaines impossibilités temporelles, matérielles et logiques de cette vie de Griffin.

James Sallis crée en permanence de l'incertitude, de l'instabilité. Son écriture, très elliptique, riche en analepses, prolepses et surtout métalepses, peut concasser les temps et les niveaux narratifs durant plusieurs pages avant que le lecteur soit certain de l'année ou du moment dans lesquels tel fait rapporté par Griffin se situe. Tous les romans comportent des paragraphes, souvent des réflexions personnelles du héros, qui nous alertent sur ces dysfonctionnements temporels attribués à la sélectivité de la mémoire ou à l'abus d'alcool. Sallis est même allé jusqu'à créer un personnage qui les symbolisera : Doo-Wop, l'homme qui « fonctionne au méridien hopi » et qui ne connait ni le passé, ni le futur, seulement le présent.

Doo-Wop ne se contente pas d'écraser les temps (ce qui pourrait être aussi, métaphoriquement, un des pouvoirs que reconnait Sallis/Griffin à La Nouvelle-Orléans, ville sans mémoire) pour tout vivre au présent. Il confond également les identités (nommant tout le monde Capitaine) et il est aussi quelqu'un qui se nourrit de la vie des gens qu'il rencontre. On doit d'ailleurs prendre « se nourrir » dans les deux sens : Doo-Wop s'approprie entièrement les histoires qu'on lui raconte, il les fait siennes, il n'est pas plus que la somme de ces histoires. Et c'est en les redistribuant – ainsi transformées – dans les bars qu'il obtient, en paiement, les verres d'alcool dont l'absorption semble être sa seule activité.

James Sallis - Lew GriffinSallis pratique, à l'intérieur de chaque roman postérieur au Faucheux, des emboîtements dans le récit qui demandent encore un effort supplémentaire au lecteur. Griffin, alcoolique fréquemment blessé et dont les absences seraient compréhensibles – à défaut de toutes recevoir une explication –, saute du coq à l'âne et du présent à un passé indéterminé ou un futur indifférencié. Il finit par combler les nombreuses lacunes de sa mémoire par un tissu fictionnel parfois contradictoire et difficile à démêler.

On peut d'ailleurs rapidement se rendre compte que la matière biographique est finalement assez pauvre, comme si la mémoire n'avait pu retenir que certains îlots autour desquels s'organiseraient les histoires. Sallis a le don de rendre cela complexe, comme quand il semble ajouter un degré à sa mise en abyme. Dans L'œil du criquet, un sans-abri affirme être Lew Griffin et, un peu à la Doo-Wop, il entreprend la réécriture d'un livre de Griffin afin de se l'approprier, brouillant tout à fait les questions d'identité et de vérité, celle du roman comme celle du romancier. Dans Bluebottle, cette problématique de dissolution du personnage dans l'œuvre sera reportée sur l'écrivain Amano, recherché par Lewis.

S'ils ne sont pas un obstacle pour apprécier chaque bouquin indépendamment d'eux, tous ces dispositifs narratifs et stylistiques ne sont bien évidemment pas gratuits. Tout en montrant au lecteur les façons dont le processus romanesque absorbe, modifie, régurgite le réel biographique et les sources d'inspiration, ils posent des questions essentielles : où se trouve la vérité de l'écrivain ? Et celle de l'homme, de l'homme Noir précisément ? Je pense que cette double proposition – narrative et interrogative – qui nous est faite par James Sallis lui a été plus ou moins inspirée par deux de ses références littéraires incontournables : la science-fiction (et les possibilités de réalités alternatives qui y sont régulièrement déployées) et Chester Himes.

james sallis - histoires de lew griffinJames Sallis ne cache nullement la profonde ressemblance existant entre Lew Griffin et un Chester idéalisé [3] et cela ne se limite pas à la possession d'une Coccinelle par le Griffin du Faucheux.

Si vous êtes familier de l'œuvre de Himes (et de sa vie via son autobiographie [4] ou bien le livre de James Sallis), vous savez qu'il semblait mener, sur sa propre histoire, un travail aussi intense que sur ses romans, eux-mêmes étant nourris de cette perception en mouvement que Chester avait ou donnait de lui-même.

Ce va-et-vient permanent entre vécu, souvenirs et inventions rend problématique la connaissance de la vérité sur Himes, mais c'est sans doute parce que lui-même s'est battu toute sa vie pour s'extraire du mensonge sur soi et à soi qu'est la condition du Noir américain [5]. Nous devons donc accepter que cette vérité soit celle de ses écrits, même approximatifs ou « mensongers » [6]. C'est ce qui fait, bien sûr, la grandeur unique de l'œuvre de Himes et nous renvoie à celle de Lewis Griffin quand, romancier et/ou autobiographe, il semble réécrire lui aussi en permanence son histoire.

Comme Sallis reconnait ses propres apports biographiques à son héros (autodidactisme, alcoolisme, goût pour la culture française, etc.), nous nous trouvons également devant un cas assez intéressant de symbiose littéraire. Un auteur américain majeur (Chester Himes) et son admiratif et talentueux futur biographe (James Sallis) s'unissent dans un personnage de fiction, Noir, dont Sallis peut faire ressentir à ses lecteurs, sur un quart de siècle, la condition existentielle et le racisme dont il est victime. C'est dans les deux romans les plus accomplis du cycle, Le Frelon noir et Bluebottle, que cette condition apparaîtra la plus parfaitement exposée.

On voit toujours Griffin en charge de retrouver quelqu'un mais, à chaque fois, c'est de la quête de lui-même dont il s'agit. Il se cherche, se trouve et s'abandonne, parcellaire, éclaté, jamais certain d'avoir vraiment découvert ce qui lui convient au point de le fuir, de l'éviter, de ne le reconnaître pas. Ou alors des années plus tard, quand le moment est passé, la jeunesse épuisée, les personnes chères disparues sans avoir pu dire à quel point elles comptaient. Comme si le roman venait corriger les défauts et les aspérités de la vie.

Lew Griffin est un homme ordinaire formidablement malheureux ou un homme formidable ordinairement malheureux. Il cherche devant nous, dans sa mémoire, dans une vérité fragmentée et des mensonges librement consentis, dans les mutations parfois immobiles de cette ville de La Nouvelle-Orléans, ses occasions manquées et ses rares instants de félicité.
(Paris, Londres - été 2009)

Les romans composant Les histoires de Lew Griffin sont en cours de réédition chez Folio Policier

Chroniqué par Philippe Cottet le 15/08/2009



Notes :

[1] Connu bien sûr dans le roman noir pour son Cycle de Harlem mettant en scène les deux flics harlémites Ed Cercueil et Fossoyeur Jones. Sa biographie par Sallis Chester Himes : une vie a été publiée chez Rivages (2002).

[2] Sallis les fait alterner : récits homodiégétiques en place 1, 3 et 5 ; récits métadiégétiques (bien que la formule soit sans doute impropre) pour les romans en place 2, 4 et 6.

[3] « Pas mal de traits de caractères de Lew sont inspirés, autant de la personnalité de Chester que de sa vie même. La passivité de Lew, par exemple, cette façon qu'il a de passer de crise en crise. Son amour quasi exclusif pour les femmes blanches. Sa rage primitive, qui était celle de Chester. Agir toujours à contre-courant, de la plus mauvaise des façons. Son alcoolisme. Certains passages où Lew perd le contrôle sont directement inspirés de la Fin d'un primitif de Chester. »

Ma traduction, depuis le site de James Sallis. Idéalisé car il dispense Lew Griffin de toute ressemblance avec Chester Himes s'agissant de son orgueil, de son envie et de sa jalousie violente, notamment envers les femmes pour lesquelles il avait le plus souvent beaucoup de mépris.

[4] Regrets sans repentir, Gallimard

[5] Les références sur cette double nature du Noir (notamment via la schizophrénie de la mère de Lewis et la conscience aigüe qu'en a l'auteur) sont permanentes dans le cycle Griffin. D'où l'évocation de Benito Cereno, la nouvelle de Melville, dans Bluebottle.

[6] James Sallis a une très jolie formule pour cela : « la mauvaise foi de Chester Himes comme composante essentielle de sa sincérité ».

Illustrations de cette page : Charley Patton – Clarence Blind Lemon Jefferson – Chester Himes

Musique écoutée pendant l'élaboration de ce cycle : Elles sont nombreuses et variées car j'ai beaucoup et longtemps souffert pour ces quelques pages. Citons A tribute to Gerald Moore (1967), un grand classique sur Le vent sombre ainsi que du Bartók (Concerto pour orchestre, Divertimento pour cordes, Musique pour cordes, percussions et célesta,...) dans l'intégrale Hungaroton. Plus récemment, grâce à mon frère Alain que je remercie ici, la version des Wesendonck Lieder de Wagner donnée par Mme Varady (Orféo, 2000), l'intéressant Poème des rivages de Vincent d'Indy (Timpani, 2006) et le Psaume XLVII de Florent Schmitt (Hypérion, 2007).

Marina, précieuse et patiente hôtesse a fourni le blues nécessaire à ces écrits : Charlie Patton était le Founder of Delta Blues chez Yazoo (1969) tandis que Robert Johnson en était le King of Delta Blues Singer (chez Legacy en 1999). Ajoutons une vieille K7 comportant quelques morceaux de Son House (Shetland Pony Blues, Walking Blues et Special Rider Blues, etc.), de Blind Lemon Jefferson (Mosquito Moan, Corrina Blues et le Black Snake Moan, etc.) et de Bessie Smith. Le Blues from the gutter de Champion Jack Dupree est une galette Atco de 1998. Enfin, l'indispensable Strange fruit de Billie Holiday provient d'une compilation Verve Lady in Autumn (1991).