Bluebottle

B
James Sallis

Bluebottle

États-Unis (1999) – La Noire Gallimard (2005)

Titre original : Bluebottle
Traduction d'Isabelle Maillet

Lew se réveille à l'hôpital. Souffrances, cécité... On lui a tiré dessus devant un bar alors qu'il était accompagné d'une journaliste blanche quinquagénaire nommée Dana Esmay. Un éditeur new-yorkais le visite, lui parle d'un écrivain disparu. Puis sortie sans autorisation, Don, Verne, sa mère descendue de l'Arkansas, les comptes jamais réglés avec la vie. Et le présent qu'il faut se coltiner : les mobs, la misère urbaine, les nazillons des parcs à mobile homes.

Comme Le frelon noir, Bluebottle se présente assez nettement comme une plongée dans le passé de Lewis Griffin et une nouvelle variation sur le racisme aux États-Unis. Évidemment, le récit est bien plus que l'histoire de Griffin en butte à des suprématistes blancs soucieux d'accélérer le règlement de la question raciale et sémite dans le pays. La dédicace du roman à Gordon van Gelder indique le projet de ce Bluebottle : « Même vignoble, différents cépages » [1]. James Sallis va réassigner pas mal de matériaux antérieurs, permettant au lecteur de mieux cerner son héros ou de s'y perdre un peu plus.

James Sallis - BluebottleTout commence une nouvelle fois à l'hôpital. Lew Griffin a été gravement blessé, il est temporairement aveugle. Les circonstances de l'incident sont assez similaires à celles du Frelon noir. Une quinquagénaire blanche, se prétendant journaliste et nommée Dana Esmay, l'a abordé dans le bar où jouait Buster Robinson. Après avoir décidé de passer la nuit autre part, ils sortent. Dehors, elle l'enlace tandis que Lewis voit un homme, posté sur un toit, qui leur tire dessus. Interrogé à l'hôpital, il est tout à fait persuadé que c'est bien la femme qui était visée, comme si les mêmes causes (celle de 1964) entrainaient les mêmes conséquences.

Afin de mieux entretenir la confusion, Sallis ne nous donne aucune indication temporelle avant la page 113 de Bluebottle, mais il avait été possible de déduire, à la présence simultanée de Don et de LaVerne, que nous nous situions entre 1970 et 1980. On apprendra finalement à mi-parcours que la guerre du Viêt-nam vient de s'achever, nous plaçant en 1973 ou 1975 [2] ce qui reste conforme à la chronologie adoptée dans Le Faucheux. Tandis que les amis de Lewis Griffin se succèdent à son chevet, James Sallis commence à martyriser les durées, que son héros ne parvient plus à apprécier correctement. Après deux mois d'hôpital qu'il n'a pas vus passer, Lewis souhaite sortir. Avant cela, il rencontrera, aux soins intensifs, l'homme-qui-aimait-les-bébés-morts, qui évoque le décès du nourrisson nommé Teller [3].

L'étrangeté de l'histoire qui va suivre son retour chez LaVerne dépend essentiellement, comme dans Le frelon noir, des incertitudes distillées par Sallis tout au long d'un récit criminel qui est, lui, tout à fait cohérent. Après que la mystérieuse Esmay – dont les liens avec un certain Eddie Bone, lui aussi décédé (et héros d'un roman futur de Lewis Griffin) – a été retrouvée égorgée par LaVerne, des familles juives débarquées de Brooklyn demandent à Griffin de les aider à faire cesser les attaques antisémites dont elles sont victimes.

James Sallis - BluebottleLes meurtres de Bone et Esmay, les agressions racistes et la recherche de l'écrivain Amano convergent vers les ruines blanches de l'Amérique, ici un parc de mobile homes où se concentrent les petits Blancs pauvres que le système rejette et qui choisissent de retourner leur violence contre l'autre, Juif ou Nègre [4].

La quête de Ray Amano apparaît finalement comme la résurgence du motif récurrent de l'œuvre et elle est duelle. À la fois celle de la personne physique de l'auteur disparu en pleine rédaction, et celle de la nature profonde de l'écrivain, que Griffin mène à partir d'écrits et de faits pour l'instant parcellaires.

Amano a commencé sa dernière histoire en accumulant des éléments biographiques (ce qu'il voyait depuis sa caravane), tentant de les transformer ensuite en fiction. Puis il s'est peu à peu identifié, incorporé à ce qu'il obtenait jusqu'à en perdre sa vérité (dissous dans le racisme de ces petits blancs) ou au contraire à la révéler (il était au départ raciste et l'écriture n'en est que la traduction). En tout cas, au point de disparaître de la surface de la Terre, évaporé, comme s'il n'avait été lui-même qu'une création, qu'un mensonge élaboré. Sallis met tout ceci clairement en concordance avec les capacités de l'homme noir à disparaître, à se fondre dans l'immobile, à être double, conditions de sa survie telles que les illustrent en permanence son personnage. Comme le dit l'écrivain Hilton Als : « (Dans ma vie) tellement de précautions prises pour ne pas effrayer les Blancs par ma simple existence... »

Dans Bluebottle, Lewis Griffin avoue à plusieurs reprises être en train de reconstituer une année totalement perdue de sa vie [5]. Ceci confirme à la fois l'incertitude régissant ces trois courants d'histoire et nous renvoie à la perte, l'errance de la fin de L'œil du criquet. Cette dernière est d'autant plus celle d'Amano que certaines parties du roman retrouvé de celui-ci comporte des fragments de l'existence passée ou future de Griffin [6].

Comme le constate amèrement et lucidement LaVerne en le quittant : « En fait, c'est toi la personne disparue, Lew. »

Chroniqué par Philippe Cottet le 30/07/2009



Notes :

[1] Les deux citations de départ sont également annonciatrices du projet de Sallis : entre « les ruines blanches de l'Amérique » de Wright et « le mensonge élaboré » de Machado.

[2] Selon qu'on considère la fin de l'engagement américain (1973) ou la reddition de Saïgon (1975).

[3] Rappellant ce que sera (ou a été précédemment selon l'ordre d'écriture) Lew Griffin dans les années 90, au chevet de la petite McTell, la fille d'Alouette. Voir Papillon de nuit.

[4] Columbia refusa d'enregistrer Billie Holiday chantant Strange fruit, texte jugé inadmissible et subversif dans les États du Sud. C'est grâce à une petite compagnie juive de Manhattan, Commodore Records, que le titre put être enregistré.

En relation avec le roman, voir également Le lynchage comme art photographique et le site présentant le très poignant travail de mémoire de James Allen : Without sanctuary.

[5] « N'oubliez pas qu'une bonne partie de ce que je vous raconte est reconstruite, reconstituée, étayée. (...) Trous dans ma vie. Une grande partie de cette année-là , par conséquent, est perdue pour moi. (...) Le fissures subsistantes (et elles sont considérables, je les ai rebouchées de mon mieux avec l'étoupe de l'imagination (...) pages 82-83.

Il n'y a aucune certitude sur la façon dont a été perdue cette année, le lecteur est tout à fait libre de penser que la cause est exposée dans ce roman, dans l'un des romans du cycle, qu'elle est postérieure à la fin de ce récit et ressort de l'ellipse ou qu'elle relève intégralement du hors-champ. Elle peut, également, n'avoir jamais été perdue.

[6] Le noir battu par les racistes se nomme Robert Lee (le nom du sans-abri de L'œil du criquet) et Alicia, l'ancienne épouse d'Amano, lui parle dans les mêmes termes que LaVerne, qui vient de quitter Lewis.

Illustrations de cette page : Une mouche bluebottle • Jeune recrue du Klan