La foire aux serpents

L
Harry Crews

La foire aux serpents

États-Unis (1976) – Série Noire Gallimard (1994)

Titre original : A Feast of Snakes
Traduction de Nicolas Richard

À Mystic, Géorgie, va se tenir la fête du Crotale, qui attire tous les dingues de serpents alentour. Joe Lon, l'ancien running back vedette de l'équipe de football, attend avec impatience et nervosité le retour de Berenice, l'ancienne chef des cheerleaders partie depuis deux ans à l'université, avec qui il avait eu une relation torride.

La foire aux serpents est, à mon avis, le texte le plus dur et le plus éprouvant écrit par Harry Crews. Dans le genre qui nous occupe ici, je ne vois guère que l'excellent Père et fils de Larry Brown et le célèbre Démon dans ma peau de Jim Thompson pour personnifier une violence aussi intense et installer un tel malaise chez le lecteur.

Tous les romans d'Harry Crews montrent des gens de peu, issus souvent comme lui d'un milieu rural pauvre, essayant d'échapper par le haut à leur condition. Si les histoires se passent dans des environnements différents – ce qui assure au moins leur distinction formelle –, elles comportent des constantes qui laissent penser que nous nous trouvons toujours devant la même interrogation. Ainsi de la foule, présente à chaque fois dans toute son ambivalence, prête à chavirer entre extase amoureuse et hystérie meurtrière, qui est le magma (ou la soupe primordiale) dont les personnages principaux doivent se défaire, s'extraire pour pouvoir exister. Dans la plupart des romans, c'est elle qui sanctionne leur échec à devenir autre.

Comme Le chanteur de gospel dont il s'éloigne finalement assez peu (lui empruntant même une scène entière, celle de la baise dans la caravane), La foire aux serpents parle d'un monde désacralisé. La fête du Crotale, avec son idole géante en papier mâché qu'on enflammera avant la grande chasse, a tout de la cérémonie païenne, durant laquelle des milliers de personnes ayant rejoint le rattlesnake round-up [1] de Mystic vont faire une hécatombe de serpents, débusqués lorsqu'ils sont les plus vulnérables. Tout en traçant de pittoresques portraits de quelques-uns des participants, Harry Crews prend soin de distinguer la violence inhérente à la manifestation – la bagarre générale autour de l'élection de Miss Crotale et la chasse proprement dite le lendemain n'intervenant que dans les derniers chapitres du livre – avec celle affectant ses personnages, omniprésente dès les premières pages.

L'origine de la violence

Crews a parfaitement compris que la désacralisation du monde posait la question de l'égalité entre les êtres et leur impossibilité à finalement se distinguer, de façon certaine, du voisin. En l'absence de transcendance qui organiserait, en les hiérarchisant [2] les relations entre les individus, les pairs s'affrontent et chaque avantage que prend (ou semble prendre) l'un est vécu comme un drame par l'autre, aussitôt rabaissé dans sa propre estime de soi tandis que le rival (celui auquel on pouvait se comparer) en devient plus désirable (il a quelque chose que je n'ai pas). Ceci est parfaitement visible et lisible dans Body, avec le très beau personnage de Shereel Dupont, déesse incarnée tant qu'elle n'est pas défaite par une autre, qui la renvoie au néant. Beaucoup plus complexe est le cas du chanteur de Gospel, car l'adversaire y semble absent.

Cette fascination est très fragile, car le prestige que l'on accorde à l'autre est parfaitement hallucinatoire, ce qui explique en grande partie le chavirement des foules, qui peuvent aimer et haïr en même temps (Le roi du K.O.) ou successivement (la populace meurtrière du Chanteur de Gospel, le public qui gronde dans Car et les admirateurs qu'on imagine déçus dans Body) et apparemment sans raisons.

Joe Lon – le personnage principal de La foire aux serpents – est un héros crewsien type. Comme les autres, il aspire à être différent de ceux qui l'entourent, à quitter Mystic, à être remarqué/remarquable pour avoir le sentiment d'exister. Simplement, il ne peut pas s'échapper, bloqué au pied de la rampe de lancement. Pire. Au centre de l'attention durant sa carrière sportive, il a entrevu la belle vie et les honneurs, sans pouvoir toutefois aller plus loin. Illettré, il n'a pas été drafté par une équipe universitaire (qui sont pourtant peu exigeantes de ce point de vue) et il a mis enceinte Elf, comme pour s'enraciner encore plus dans cette vie, dans cette ville, dans son échec. Plus que tous les autres, Joe Lon est le produit du ressentiment.

Alors que Lou Ford était un sociopathe, et Glen Davis la résultante d'une histoire familiale complexe [3], Joe Lon est quelqu'un d'assez normal dans son environnement. À l'instar des pitbulls élevés par son père, il a certes été dressé au combat, celui qu'il menait sur les terrains de foot durant sa brève période de gloire, mais pas plus que d'autres l'ayant précédé ou que Willard Miller, qui conduit désormais l'équipe au succès. La ressemblance entre les deux sportifs est évidente et troublante, l'un semblant encore pour peu de temps le modèle de l'autre. Ils sont parfaitement interchangeables et c'est de là que naît leur rivalité, très adroitement analysée par Harry Crews, qui les montre en même temps meilleurs potes et prêts à s'entretuer. Tout ce qu'avait Joe Lon, tout ce qui faisait Joe Lon est désormais presque entièrement l'apanage de Willard [4].

Le personnage de Duffy Deeter, extérieur à Mystic et au monde du football, fonctionne sur le même principe d'affirmation de soi dans la rivalité, débouchant immanquablement sur la violence (ici, externalisée vers la compétition d'haltérophilie qui va les opposer). Il possède tout ce que les deux autres n'ont pas : du fric, un vrai travail, une maitresse canon qu'il exhibe et une force/puissance inattendue pour un homme de petite taille. Il ne peut jouir de ces possessions que si elles lui sont enviées, que si elles sont reconnues par d'autres comme composante de son prestige, c'est-à-dire une supériorité temporaire (hallucinatoire). À tout moment, la violence (physique) entre Joe Lon, Willard et Duffy peut prendre le dessus [5]. De la même façon, l'amicale compétition de cheerleading opposant Hard Candy et Susan Gender dégénère rapidement pour en arriver aux mains, car elle est justement l'expression d'une rivalité entre égaux. Comme le rappelle Berenice :

...si elles sont en train de se disputer maintenant, c'est parce que la compétition est une science exacte. Dans chaque épreuve, il y a un juge et celui qui marque les points.

Évidemment, dans ces affrontements successifs que nous propose La foire aux serpents, il n'y a pas de juge, c'est-à-dire pas de transcendance pour départager et c'est pour cela aussi qu'ils sont permanents et contaminent tous les personnages. On peut faire cesser un instant la rivalité, la retenir pour passer à autre chose, ou encore la dévier sur un objet commun (ici Poncy, victime émissaire [6]), mais ce n'est qu'un diffèrement frustrant.

La haine de soi

En montrant ce que ces rivalités ont d'universel, Crews entend aussi limiter l'influence possible de l'histoire familiale de Joe Lon dans son comportement.

Il ne fait nul doute qu'on est un peu taré chez les Mackey et que la violence a irrigué leur vie et continue de le faire. Le père, vieil alcoolique martyrisant ses chiens pour en faire des machines à tuer, était un homme dont la brutalité fut la cause du suicide de la mère, qui lui-même entraîna la folie de la sœur. Père et fille vivent désormais côte à côte tout en s'évitant, dans une haine permanente où l'état mental de Beeder est à lui seul une violence particulière, contre elle-même et, en représailles, contre le vieux Big Joe. Joe Lon déteste sa famille sans pour autant la renier, surtout à cause de l'image de lui-même qu'elle renvoie, qui lui est insupportable. L'ancien running back désespère de n'être qu'un vendeur de tord-boyaux qui frappe son épouse, tout comme l'était son géniteur. Mais il ne s'agit pas d'une violence héritée.

Joe Lon ne passe aux actes qu'avec sa femme, qu'il tabasse tout en s'étonnant de le faire, parce qu'elle est le reflet et le témoin permanent de son incapacité à s'élever, à être autre chose qu'un plouc cogneur, illettré et alcoolique, père de deux morveux puants qui chialent sans arrêt. Ces coups qu'il lui assène sont comme une digue fragile et ultime avant la haine totale de soi, dont La foire aux serpents suit la montée. Ils lui permettent de faire comme si, mais il n'en est plus du tout dupe, Elfie était la cause de sa déchéance.

Il gagne ainsi un peu de temps avant l'arrivée de Berenice qu'il voit – naïveté ou pensée magique – comme son unique “ chance ” de s'extraire de cet océan d'indifférenciation médiocre dans lequel il se noie. Parce que la jeune femme a quitté Mystic, parce qu'elle est belle, intelligente, désirable et que, se l'approprier, c'est s'approprier aussi ces qualités et donc un devenir, un être différent. Malgré une séance de baise épique dans la caravane, cette porte est bien entendu toujours déjà fermée, parce qu'elle est aussi une illusion. Il ne reste donc à Joe Lon qu'à choisir sa fin. Celle de La foire aux serpents se situe entre le meurtre ritualisé du Chanteur de gospel par une foule déchainée et le suicide accepté de Body pour éviter le déchainement de la foule, Joe Lon tuant simplement pour être tué.

Harry Crews a choisi de doubler cette histoire de deux lignes narratives qui fonctionnent comme métaphores de la vie et de la mort de Joe Lon. Celle du chien Tuff, dressé à combattre, mais plus bon à rien dès sa première défaite et que Big Joe va achever dans une scène d'une violence épouvantable, et celle du shérif Buddy Matlow, soldat détruit par la guerre du Viêt Nam, qui avait été un Joe Lon avant Joe Lon, et qui meurt après l'ablation de la seule chose qui fondait son reste d'humanité. Un pur chef-d'œuvre.

La foire aux serpents est également édité chez Folio Policier

Chroniqué par Philippe Cottet le 24/05/2013



Notes :

[1] Ces manifestations ont lieu dans des états du Sud et du Sud-Ouest américain, principalement au Texas qui détient le plus important rassemblement à Sweetwater. Comme le montre Crews, se sont des rendez-vous familiaux, avec des attractions, de l'artisanat, de la gastronomie... En 2009, 2,5 tonnes de serpents on été détruites à Sweetwater.

[2] Peu importe la façon juste ou injuste dont cette hiérarchisation est effectuée. Il suffit qu'elle soit implicitement accepté par tous et c'est évidemment beaucoup plus facile quand il s'agit du sacré [construit par tous mais] pensé et vécu en extériorité.

[3] Respectivement héros de Thompson et de Brown dans les romans précités.

[4] Depuis les faveurs sexuelles (celles données maintenant à Willard par Hard Candy, la propre sœur de Bérénice) jusqu'aux records sportifs tombant un à un dans l'escarcelle du successeur.

[5] La bagarre n'éclate pas parce que Duffy, après avoir obtenu reconnaissance des deux autres, les laissent entre-deux pour soulever des barres encore plus lourdes. Et ces deux-là savent parfaitement jusqu'où ne pas aller trop loin.

[6] Le thème de la victime sacrificielle est constant chez Crews. En dehors de Poncy – nous ne sommes là que dans le harcèlement –, le meurtre de Tuff par Big Joe accompagné des hurlements de la foule en est un autre exemple, suivi de celui du constrictor dépecé par cette même foule. La fin de Joe Lon est très voisine de celle du chanteur de gospel, qui est le prototype de cette violence unanime contre un seul.

Illustrations de cette page : Cheerleader – Combat de chiens – Durant la Foire au serpent