Cuatro estaciones en La Habana

C
Félix Viscarret

Cuatro estaciones en La Habana

Télévision – Espagne (2016)

Épousant les saisons de l'année 1989, quatre moments de la vie de Mario Conde, lieutenant de police à La Havane.

Cuatro estaciones en La Habana, production originale pour Netflix sortie à la fin 2016, est une adaptation réussie et assez fidèle des Quatre saisons de Leonardo Padura dont j'ai fait la recension il y a quelques années [1].

Le seul changement est l'inversion des épisodes, le deuxième roman Vents de Carême, qui était le plus faible de la Tétralogie, faisant ici l'ouverture (Vientos de La Habana). Cela permet de rétablir un certain équilibre dans la série, mais lui donne aussi une coloration résolument policière, une orientation qui n'est pas tout à fait celle des romans.

L'œuvre de Padura est pour beaucoup métaphorique, sa critique du socialisme cubain ne pouvant être que voilée, symbolique [2]. Elle se traduit par la rébellion de son flic – insolence, refus de porter l'uniforme, volonté parfois aveugle de faire payer les profiteurs, mode de vie – et par les discussions interminables qu'ont entre eux les quatre amis, nés sous le castrisme, dans lequel aucun ne reconnaît le bonheur et la grandeur promis.

La mélancolie de Conde, sa nostalgie et sa révolte sont pleinement compréhensibles dès le roman inaugural (qui n'appelait peut-être pas de suite), mais assez peu dans la série, qui privilégie les enquêtes tout en faisant l'impasse sur les nombreux repas pantagruéliques (imaginaires) et les soirées de beuverie dans la maison du Flaco, durant lesquelles les anciens du lycée de la Vibora exprimaient les raisons de leur désenchantement.

Il ne nous reste que la silhouette usuelle et plutôt clichée du détective hard-boiled, pas désagréable bien sûr, mais beaucoup moins riche, tourmenté et ambigu que l'original. D'autant que la sensualité permanente qui irriguait les textes de Padura, consubstantielle à Cuba et son métissage, a elle aussi disparu. Liée aux femmes dont Conde tombait amoureux, qui l'obsédaient au point de peupler ses fréquentes séances – parfois heureuses, parfois frustrantes – de masturbation, bien sûr impossibles à montrer à la télévision, elle l'était aussi à ses rêves de nourriture, aux odeurs, à la musique omniprésente dans les rues et les discussions, à l'atmosphère imaginée/imaginaire d'une ville qui cachait encore dans ses replis certains mystères et certaines beautés tues, celle d'une putain tropicale cultivée et raffinée [3].

Si La Havane de Cuatro estaciones en La Habana est superbe dans sa déchéance et sa pauvreté, elle ne contient pas la richesse organique de son histoire – au-delà son architecture délabrée – qu'on sent poindre en permanence dans les romans. Quant à la sensualité du désir et de l'amour, elle se résume ici à des galipettes du héros et de ses partenaires plus ou moins dénudées, ou celles de son adjoint Manolo et de son insatiable compagne, ce qui n'est évidemment pas la même chose.

Enfin, le contexte historique du récit a été purement et simplement suspendu. La déchéance du major Antonio Rangel n'est plus que celle d'un officier honnête et droit dénoncé par des corrompus et ne reste une allusion au procès truqué et à la condamnation à mort du très encombrant – pour les frères Castro – général Arnaldo Ochoa Sánchez que si vous connaissez l'histoire. Le trou d'air de la fin de l'aide soviétique qui correspond à cette année 1989 et qui est aussi, métaphoriquement, le cyclone du dernier épisode restera pour le spectateur de Netflix un événement météorologique ordinaire, sauf s'il a lu la Tétralogie.

Je n'oublie pas bien sûr que Leonardo Padura a participé, avec son épouse Lucia Lopez Coll, à l'écriture du scénario. Ces choix peuvent être parfaitement volontaires – éloignement des faits, disparition dans la mémoire des peuples – ou être la marque des exigences simplificatrices d'une production internationale de divertissement qui se doit de pouvoir plaire au plus large public.

La série a obtenu de nombreux prix en Amérique du Sud parce qu'il s'agit d'un travail soigné (malgré une réalisation sans véritable originalité quand même, habitée des tics usuels de composition de plans et de cadrage [4]) avec des personnages appréciés dans le monde hispanophone depuis les livres et parfaitement incarnés ici. Jorge Perugorría a affirmé qu'il attendait le rôle de Mario Conde depuis seize ans.

Máscaras, le troisième épisode, est le plus réussi de la série, mais c'était aussi le cas du roman dans Le cycle des saisons. L'affaire de ce jeune homosexuel retrouvé mort travestit en Electra Garrató, l'héroïne du dramaturge déchu Alberto Marqués qui symbolisait l'impuissance du peuple cubain à prendre en main son destin, est le seul épisode de la série qui bénéficie d'une mise en situation historique avec en ouverture sur des images d'archives, un discours de Fidel sur fond de l'Agnus Dei du Requiem de Fauré, déclarant que « Personne n'a le droit d'utiliser la violence contre un autre être humain » et ensuite le rappel de ce qu'en fit un pouvoir hypocrite avec la persécution des homosexuels et autres déviants.

Malgré ces réserves, Cuatro estaciones en La Habana reste une bonne fiction télévisuelle, classique et exotique tout à la fois.

Chroniqué par Philippe Cottet le 11/06/2018



Notes :

[1] Introduction au cycle Mario Conde sur Le Vent Sombre.

[2] L'ouragan Felix, qui menace l'île durant le dernier épisode Paisaje de otoño était un cyclone de catégorie 1 qui s'est dissipé dans l'Atlantique sans toucher terre. Le cyclone dont parle le romancier est symbolique, c'est celui que va devoir traverser Cuba qui n'est plus désormais soutenu par le grand frère socialiste et que Conde/Padura voit comme la possibilité d'enfin balayer les corrompus et profiteurs dévoilés dans les différents épisodes.

[3] Elles seront surtout abordées, de façon fantasmée, dans Les brumes du passé, qui ne fait pas partie du cycle des Saisons, où l'on retrouve Mario Conde après sa démission. Voir ma recension.

[4] Comme les plans de coupe aériens sur les toits de la ville. Au moins, ceux colorés et misérables de La Havane nous changent des rues rectilignes et des gratte-ciels des cités amerlocaines.

Illustrations tirées de la série : Jorge Perugorría dans le rôle de Mario Conde – Jorge Perugorría (Conde) et Juana Acosta (Karina) – Une rue de La Havane

Musiques écoutées durant l'écriture de cette chronique : Alive d'Hiromi & the Trio Project (Telarc -2014) – Requiem de Gabriel Fauré, Orchestre de Paris, direction Paavo Järvi (2011 - Parlophone)

Titre original : Cuatro estaciones en La Habana
Titre à l'international : Four season in Havana
Studio : Mistery Producciones, Movistar+
Réalisation : Félix Viscarret

Scénario : Félix Viscarret, Lucia Lopez Coll & Leonardo Padura, d'après ses romans

Avec : Jorge Perugorría (Mario Conde) – Luis Alberto Garcia (Carlos El Flaco) – Enrique Molina (Major Antonio Rangel) – Laura Ramos (Tamara) – Mario Guerra (Candito El Rojo)