Slighty Scarlet

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Allan Dwan

Slighty Scarlet

Film noir – États-Unis (1956)

June Lyons, secrétaire et maîtresse de Jansen, candidat à la mairie de Bay City, récupère sa sœur Dorothy à sa sortie de prison. Ben Grace, qui travaille pour le caïd local Sol Caspar, est également présent pour nourrir le dossier que constitue son patron contre Jansen. Ambitieux, l'homme voit dans cette élection et dans ces deux sœurs, le moyen d'éliminer Caspar et de devenir le nouveau caïd de la ville.

Slighty Scarlet est une adaptation assez peu fidèle du roman de James M. Cain Love's Lovely Counterfeit, connu en France comme Le Bluffeur. Cain y racontait la corruption d'une cité par la collusion entre ses élites et le crime organisé, et la façon dont un petit truand de base sans trop de scrupules pouvait y prendre le pouvoir. La grande réussite du livre reposait sur le caractère équivoque de tous les personnages – à l'exception de Dorothy, qui n'apparaissait que dans les dernières pages –, qui passaient leur temps à se mentir et à se trahir. Cette duplicité généralisée fondait d'ailleurs la noirceur d'un roman, secondaire dans l'œuvre de l'auteur de Double indemnity, mais pas inintéressant.

La plupart des critiques cinéma qui abordent désormais le film d'Allan Dwan reprennent l'antienne d'un mauvais récit de Cain sans même l'avoir lu, d'évidence [1].

Robert Blees, l'adaptateur, a fait des choix que l'on peut tout à fait expliquer, tant par les pratiques d'Hollywood que par la fin de l'intérêt du public pour les films noirs ou l'état de santé de la RKO, qui produisait Slighty Scarlett et jetait là ses derniers feux. Les studios ont toujours préféré des caractères tranchés, correctement positionnés sur le versant bon ou mauvais de la vie, avec des possibilités de passage de l'un à l'autre de ces états très codifiés. Le seul personnage qui échappe à cette contrainte est celui de Ben Grace, tenu par John Payne, désigné comme l'unique manipulateur. Son ambivalence est d'autant mieux acceptée qu'elle sera punie, après un semblant de rédemption. La morale restait donc, ici, sauve, ce qui est une considération parfaitement étrangère à l'univers de James Mallahan Cain.

June Lyons, femme amoureuse du malfrat, est évidemment un rouage essentiel de ses manipulations, mais elle l'est en quelque sorte “à l'insu de son plein gré”. Elle n'y participe qu'à cause de l'affection qu'elle porte aux gens (à Jansen, à Grace ou à Dorothy), jamais pour elle-même. Femme de tête, elle est en fait débordée par ses sentiments. Dorothy, quant à elle, est “le chien dans un jeu de quilles”. Symétrique inverse de sa sœur, elle est animale, instinctive, pécheresse volontaire et fière de l'être, en fait très proche de son modèle romanesque, sans en jouer le subtil rôle. Avec ce contraste maximal entre leurs deux flamboyantes, mais finalement assez stéréotypées, créatures, Blees et Dwan vont pouvoir se concentrer sur leur trio et ses variations, peut-être la seule chose intéressant leur commanditaire RKO.

Quelque peu débarrassé de la nécessité de faire un film noir crédible (de toute façon, le vétéran Dwan, il a alors 70 ans, détestait le genre), Slighty Scarlet se décline comme un drame criminel plutôt creux, détaché du monde réel, dans un écrin technicolor d'une très grande beauté façonné par John Alton. Situations, tenues et dialogues allusifs pimentent d'un érotisme certain les relations de ce trio, traversé par une vieille rivalité entre les deux sœurs qu'entretient leur proximité physique, dont la sensualité autorise au spectateur bien des suppositions.

Dorothy, prototype de femme-enfant, ne va devenir la femme fatale classique du film noir que par la médiation qui l'unit à June, cette jalousie qu'elle cherche à dissimuler derrière son indépendance, sa nymphomanie, sa liberté de ton. Car elle ne sait qu'envier : le superbe cabriolet, la grande maison (où il n'y a curieusement qu'une seule chambre, bien pratique pour montrer les deux frangines en déshabillé), l'amant riche, l'amant voyou... Et chiper... Comme quand, toute petite, elle déroba son premier bijou pour se venger de June. Cette dernière, inflexiblement dédiée au bonheur de Dor, refuse le mariage que lui propose Jansen, refuse la fuite que lui propose Grace et accepte les combines de ce dernier afin de préserver sa cadette de l'enfermement, pénitentiaire ou psychiatrique. Une belle âme, comme les aime tant Hollywood !

La partie finale dans la maison de la plage ressemble à du théâtre filmé et parait totalement irréelle, mais elle est tellement bien photographiée que l'on pardonne beaucoup. Allan Dwan [2] clôt astucieusement le film sur une scène muette, subtil échange de regards dans lesquels le spectateur doit comprendre le devenir de ces personnages et qui fait sans le vouloir écho à la non-fin du roman de Cain. Arlene Dahl apporte à Slighty Scarlet une fiévreuse et animale sensualité, mais j'ai du mal à comprendre que ce film soit devenu culte.

Vous pouvez trouver ici ma chronique consacrée au Bluffeur de James Cain

Chroniqué par Philippe Cottet le 20/07/2011



Notes :

[1] Par exemple Moisson rouge : « Le roman est mauvais nous dit-on, aussi Dwan et son scénariste Robert Blees se sont employés à laisser l'intrigue de côté... ».

[2] Dwann venait du muet, ne s'était jamais vraiment fait au sonore, et estimait un film réussi si on réussissait à le comprendre en coupant le son.

Illustration de cette page :
Rhonda Fleming et Arlene Dahl

Titre français : Deux rouquines dans la bagarre

Studio : RKO Radio Pictures
Réalisation : Allan Dwan

Scénario : Robert Blees
Directeur de la photo : John Alton

Avec : John Payne (Ben Grace) - Rhonda Fleming (June Lyons) - Arlene Dahl (Dorothy Lyons)

Durée : 99 minutes
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