Samurai

S
Okamoto Kihachi

Samurai

Drame historique – Japon (1965)

1860. Le bakufu Tokugawa qui dirige le Japon depuis le début du XVIIe, est affaibli par la pression étrangère (qui tente de forcer l'ouverture du pays), le jeune âge du nouveau shogun et la multiplication de factions se dressant les unes contre les autres. L'une d'elles souhaite se venger d'Ii Naosuke, l'homme fort en place à Edo, qui a accepté de négocier avec les “ barbares ” dans l'espoir de sauver le système féodal.

Tourné en noir et blanc, Samurai est un jidaigeki de l'époque d'Edo, avec une saveur de chanbara grâce à sa très longue scène finale [1]. Il s'agit de l'adaptation d'un roman de Gunji Jiromasa par Hashimoto Shinobu, grand scénariste japonais (principalement connu pour son travail avec Kurosawa Akira), à qui l'on doit notamment les complexes constructions narratives de Rashômon ou celles en flashbacks de Seppuku, célèbre film de Kobayashi Masaki.

Samurai superpose à un fait historique avéré – le meurtre d'un important personnage du shogunat par une bande de rônin, c'est-à-dire des guerriers sans maître – le destin tragique et œdipien [2] d'un homme déclassé né d'une courtisane et d'un père inconnu. Superbement interprété par Mifune Toshirô, Niiro Tsuruchiyo ne verra reconnaitre sa filiation que s'il devient un bon samouraï.

Or, l'époque est à la confusion et aux raccourcis. Bretteur émérite mais mal né, Tsuruchiyo ne peut espérer se faire un nom dans la voie du sabre en gagnant des concours ou en défaisant tel ou tel maître d'escrime comme dans l'ancien temps. D'autant qu'il n'envisage pas un seul instant que le bushido soit autre chose qu'une perfection meurtrière au service d'un seigneur. Aussi voit-il dans l'assassinat projeté de Ii Naosuke, l'homme le plus puissant du pays, un moyen facile de parvenir à ses fins et percer le mystère de sa naissance.

Le groupe qui attend patiemment à la porte Sakurada du palais d'Edo mène une vendetta comme l'histoire féodale du Japon en a connu beaucoup, surtout durant le déclin du shogunat. Un an plus tôt, des daimyô opposés à la politique du bakufu furent du jour ou lendemain dépossédés de leurs domaines, mettant ainsi sur la paille leur maisonnée, transformant leurs féaux en guerriers sans maître. L'épisode, appelé Purge d'Ansei (1859), jeta sur les routes des sabreurs désireux de venger leur honneur.

C'est sur ce groupe uni issu du clan Mito que se greffe l'ambition de Tsuruchiyo, un scénario astucieux explorant dès lors, en flashback, la personnalité du jeune homme.

Ii Naosuke ne s'étant pas montré à la porte Sakurada, les conjurés en déduisent qu'il y a un traître en leur sein. Les soupçons se portent naturellement sur celui qui ne partage que par opportunisme leur volonté de tuer et l'enquête qu'ils vont mener, certaines de ses confidences amères après avoir forcé sur le saké, le rapprochement avec son père adoptif – un marchand qu'il méprise, mais qui lui révéle peu à peu son destin – vont permettre de tracer à petites touches le portrait de Tsuruchiyo.

En le liant à celui de Kurihara Einosuke, samouraï d'une grande dignité, habité par une vraie vision politique de son rôle dans la société et cherchant le bien de tous, Okamoto et Hashimoto conduisent le film vers une critique de l'idéologie guerrière qui domina la vie et les constructions mentales japonaises durant plusieurs siècles. Par contraste, Tsuruchiyo apparait comme un individualiste, égoïste motivé essentiellement par l'appât du gain et la situation que pourrait lui apporter la reconnaissance de son talent et l'aide d'un père qui se dévoilerait enfin. Il n'est finalement pas si éloigné de ceux du clan Mito, dont la vendetta sous couvert d'honneur cache leur fureur d'avoir été dépossédés de leur statut, existence confortable et boisseaux de riz que leur assurait la fidélité à leur seigneur.

On retrouve là une constante du cinéma historique japonais depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui visait à démystifier les figures héroïques et chevaleresques sur lesquelles s'étaient construits et avaient perduré le système féodal, puis l'impérialisme belliqueux de la première moitié du XXe [3]. À l'exception de Kurihara et de Ii Naosuke, ces hommes sont vulgaires, incultes, médiocres et, dans leur sillage, on ne trouve que la mort. Ce dévoiement de la voie, réalisateur et scénariste le confirmeront un an plus tard avec leur version de Dai-bosatsu tôge (Le sabre du mal) montrant un talentueux épéiste sans autre idéal que de tuer son prochain.

Kurihara ayant été identifié (à tort) comme le traître, le groupe Mito éprouve la fidélité de Tsuruchiyo qui n'hésite qu'un bref instant avant d'assassiner celui en qui il voyait un ami et, peut-être, un modèle. Dès lors, Niiro Tsuruchiyo ne peut échapper au fatum et il va donc devenir le meurtrier de celui qui est, on l'aura deviné, son père.

La très longue dernière scène de Samurai montrant l'attaque du cortège de Naosuke dans les tourbillons de neige, est d'une grande beauté chorégraphique (combats mis en scène par Kuze Ryû) et plastique [4], Okamoto utilisant avec beaucoup d'intelligence le format scope. La lumière de ce petit matin meurtrier contraste avec les intérieurs sombres qui accompagnaient habituellement les conjurés, la violence de l'assaut semblant d'autant plus crue qu'elle est (avec l'exécution rapide de Kurihara) la seule du film.

Elle signe, métaphoriquement, une double défaite pour cette classe guerrière. Ii Naosuke était sans doute l'un des rares à avoir mesuré la faiblesse du pays face aux technologies étrangères et le temps qu'il gagnait ne servait qu'à tenter de sauver le shogunat, et donc l'esprit du bushido (« C'est la fin des samouraïs » dit-il en recevant le coup de grâce). C'est également celle de Tsuruchiyo, qui porta celui-ci et trancha le chef de la seule personne qui aurait pu lui permettre de s'extraire de sa condition. Mieux, la postérité ne retiendra même pas son nom, puisque toute trace de lui a été effacée préalablement par le scribe chargé de relater l'exploit des Mito.

Un grand classique, qui doit beaucoup au jeu de Mifune Toshirô (hélas âgé de 45 ans au moment du tournage, ce qui le rend un peu trop mûr pour le rôle) et au rythme particulier qu'Okamoto savait donner à ses réalisations. Dai-bosatsu tôge sorti l'année suivante (et qui rappelle en exergue le meurtre de Naosuke) semble un prolongement naturel à ce Samurai dans la réflexion instillée ici sur la dégénérescence de l'esprit chevaleresque.

Chroniqué par Philippe Cottet le 25/11/2012



[1] Le jidaigki est le film historique, le chanbara est le film de sabres (correspondant à notre genre cape et épée). Les deux sont souvent confondus du fait que le second prend toujours place dans la longue période féodale de l'archipel, que retrace le premier. Ici, la réflexion politique et tragique prend trop clairement le pas sur les scènes d'action pour rattacher le film au genre chanbara.

[2] Au vrai sens tragique du terme (et non celui de la longue confusion freudienne), c'est-à-dire l'homme tuant sans le savoir son père pour devenir.

[3] Seppuku, avec Hashimoto également au scénario, dénonçait l'hypocrisie de cet esprit samouraï dès l'établissement du shogunat Tokugawa, c'est-à-dire le début du XVIIe. Rappelons que le fondateur du dernier bakufu, Ieyasu réussit à prendre l'ascendant sur son rival Hideyoshi en achetant certains daimyô à la bataille de Sekigahara. Cette victoire par l'argent et non les armes fut pour beaucoup infamante, mais elle annonçait clairement l'idéologie qui allait animer les trois siècles à venir.

[4] On la retrouvera quasiment identique mais vu sous un mode héroïque, dans Le sabre du mal, où cette fois-ci Mifune, dans le rôle de Shimada Toranosuke sera la victime assez peu consentante d'une attaque menée par un groupe d'assassins qui se sont trompés de cortège.

Illustrations :
Mifune Toshirô dans le rôle de Niiro Tsuruchiyo, d'après des images du film

Titre français : Samouraï

Studio : Mifune Productions et Toho Company
Réalisation : Okamoto Kihachi
Scénario : Hashimoto Shinobu d'après le roman Samurai Nippon de Gunji Jiromasa

Avec : Mifune Toshirô (Niiro Tsuruchiyo), Kobayashi Keiju (Kurihara Einosuke), Aratama Michiyo (Okiku)

Durée : 120 mn (3330 m) Couleurs : N&B