42nd Street

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Lloyd Bacon

42nd Street

Comédie musicale – États-Unis (1933)

Pendant la Grande Dépression, un vieil et riche homme d'affaires de Cleveland commandite une revue dans laquelle jouera sa protégée. Le célèbre metteur en scène Julian Marsh, ruiné par le crack boursier et en mauvaise santé, accepte de monter ce Pretty Lady, qui sera son dernier spectacle.

Le thème central de 42nd street relève du stéréotype : l'homme riche qui s'éprend d'une girl qui en aime un autre sera l'argument d'un nombre certain de films (on le trouve déjà dans Broadway Melody de Beaumont en 1929), mais cette histoire est ici presque accessoire en ce qu'elle est surtout une menace pour le show. Car ce qui compte vraiment, c'est le travail mené par Julian Marsh (Warner Baxter), homme malade dans un pays malade, pour rassembler des énergies parfois opposées, les mettre au travail et les amener à un niveau de perfection jamais atteint.

Soutien à peine voilé des frères Warner à la personne de Franklin Delano Roosevelt récemment élu Président, 42nd street est un hymne à la volonté, à l'effort, au renouveau qui transcende. Comme dans Footlight Parade, c'est le peuple qui sauve l'entreprise – Peggy Sawyer, une girl anonyme que rien ne distinguait – et les 200 emplois que représente le show. Car, derrière sa hargne, sa mauvaise humeur permanente et son perfectionnisme, Julian Marsh n'a de préoccupation que pour ces petites gens, avec qui il a travaillé dur cinq semaines durant et à qui, abnégation ultime, il laissera le triomphe.

Lloyd Bacon calque son rythme sur celui d'une création à Broadway, de l'engagement de Marsh par les producteurs jusqu'à la première, nous faisant ainsi partager intelligemment la vie de la troupe [1]. Piston, rivalité ou amitié, attirance sexuelle et surtout jolies jambes pour les girls président aux auditions qui intéressent finalement assez peu Julian Marsh. Il lui faudra, de toute façon, reprendre tout à zéro pour modeler – à sa convenance – les corps et les âmes de ses acteurs.

Cela, il ne peut se le permettre avec Dorothy Brock (Bebe Daniels), la vedette imposée par le magnat Abner Dillon (Guy Kibee), entrave à sa créativité dont il finit par s'accomoder, sans doute parce que les personnes ne comptent pas pour lui, du moins pas encore. Toute cette partie jouée – les numéros étant renvoyés, à l'exception des répétions de danse et de chant, à la fin du film qui marque la première du show – est tout bonnement excellente, amenant le genre à un standard de qualité extraordinaire [2]. Warner Baxter campe un Julien Marsh à l'intransigeance à la limite de l'halluciné, violent, blessant, volontaire, haranguant ses troupes comme un général, exigeant d'elles obéissance, soumission et travail, travail sans relâche.

Contrepoints à la dureté de cette vie d'artiste, l'histoire d'amour unissant le jeune premier Billy Lawler (Dick Powell) et la girl sans expérience Peggy Sawyer (Ruby Keeler) et celle, plus compliquée, de la vedette Dorothy Brock avec son ancien partenaire de vaudeville Pat Denning (George Brent) qui met en péril le financement du show. La charge comique - essentielle dans ce climat plutôt dur - incombe à plusieurs personnages : on retiendra d'abord Lorraine (la rigolote petite amie du chorégraphe jouée par Una Merkel) puis Barry (le producteur désabusé et sarcastique interprété par Ned Sparks) et, enfin et surtout, Anytime Annie, savoureuse gold digger composée par Ginger Rogers [3], joyeux parasite un peu flemmarde, à la langue acérée mais dont l'honnêteté finale permettra la réussite de Pretty Lady.

Ayant perdu sa vedette la veille de la première, Marsh dispose de cinq heures seulement pour former Peggy, pour la faire « entrer comme anonyme sur la scène et ressortir en star... » et sauver ainsi l'entreprise. Julian Marsh est alors forcé de montrer toute son humanité à cette jeune fille, toute la faiblesse aussi de son personnage orgueilleux et tyrannique qui trouvera une superbe conclusion dans sa solitude de l'après-spectacle.

Shuffle Off to Buffalo, le premier grand numéro de Busby Berkeley, met en scène un couple de jeunes mariés formé par Ruby Keeler et Clarence Nordstrom, prenant le train vers Buffalo pour leur lune de miel.

Le dispositif scénique est d'une grande inventivité, le wagon dans lequel sont montés les jeunes mariés s'ouvrant ensuite en deux pour proposer une vue en écorché pleine de vie, depuis les voyageuses sarcastiques que sont Lorraine et Annie – daubant sur la réussite de toute vie maritale – jusqu'au Noir chargé de faire reluire les chaussures des passagers. La chanson composée par Dubin et Warren est très entrainante et c'est elle qui fait la force de ce numéro à la chorégraphie limitée.

Ce qui va devenir la marque du talent de Busby Berkeley et de son importance pour l'art cinématographique est entièrement contenu dans ce deuxième numéro, Young and Healthy, chanté par Dick Powell au bras de la charmante Toby Wing.

Berkeley va donner une liberté totale à sa caméra, l'obligeant à être là où l'œil humain ne peut accéder, dans l'agréable forêt de jambes des girls où en plongée à 90° au-dessus des figures symétriques mouvantes, kaléidoscopes humains, que sa chorégraphie leur fait fabriquer. Busby Berkeley ajoute donc à la grammaire du cinéma une notion qui lui échappait encore : montrer ce que le spectateur ordinairement ne peut pas voir, afin de transcender la perception physique limitée que nous avions jusqu'alors du spectacle.

42nd street, le troisième numéro, commence de façon classique. Ruby Keeler nous invite, sur une très belle mélodie d'Harry Warren, à la visite de cette 42ème rue qui fait chanter et danser New York. Après un numéro de tap dance un peu long, la caméra de Berkeley abandonne Keeler et s'envole pour ce qui aurait pu être un extraordinaire plan-séquence (mais qui n'est qu'un montage plutôt pas mal fait et fluide de plans variés) à la découverte d'une rue prise par la frénésie du rythme, « là où les bas fonds rencontrent l'élite ». Au centre de cette exubérance joyeuse où même les chevaux dansent, la scène étonnante d'une jeune femme se faisant agresser dans sa chambre, qui parvient à fuir en sautant par la fenêtre. Rattrapée dans la rue par un acrobate, elle meurt, poignardée par son agresseur, alors qu'elle dansait avec son sauveur. Comme le chante alors Dick Powell, bonheur et larmes se mêlent aussi 42ème rue...

Le final du numéro nous ramène enfin sur la scène du théâtre que girls et danseurs abandonnent au fur et à mesure pour grimper sur un escalier monumental situé à l'arrière du plateau. Quand toutes les marches sont enfin occupées, la troupe se retourne, se transformant en une forêt de gratte-ciels, puis en une nuit étoilée alors que l'escalier est devenu un immeuble en contre-plongée en haut duquel trône le couple Powell-Keeler. Soixante-quinze ans plus tard, ces numéros restent d'une insolente modernité.

42nd Street fut un triomphe, rapportant initialement sept fois sa mise, sauvant les studios Warner de la faillite et posant les bases d'un genre - le musical alors moribond - qui donnera au cinéma plusieurs de ses films majeurs et beaucoup de bonheur à des générations de spectateurs.

Chroniqué par Philippe Cottet le 14/03/2009



Notes :

[1] Le film n'était pas, comme habituellement, un succès de Broadway porté à l'écran mais l'adaptation d'un roman écrit par Bradford Ropes, un danseur qui décrivait de façon beaucoup plus sombre ce milieu. Dorothy Brock y était une alcoolique nymphomane, Julian Marsh couchait avec sa vedette masculine Billy Lawler et Peggy Sawyer devenait la pire des garces une fois starisée.

[2] D'abord parce que les acteurs sont, dans l'ensemble, très bons (Ruby Keeler-Jolson, dont c'était le premier rôle, semblant la seule vraiment limitée). Ensuite parce que Lloyd Bacon, qui remplaçait Mervyn LeRoy, malade, comme réalisateur, a fait un travail excellent. Traînant plus une réputation de tâcheron respectant les délais que celle d'un metteur en scène talentueux, il a su construire ici, cinématographiquement, son histoire, utilisant intelligemment l'échelle de plans, travaillant son cadre et bénéficiant d'un bon travail de Sol Polito à la photo.

[3] La petite histoire raconte que Ginger Rogers fréquentait à l'époque Mervyn LeRoy, ce qui lui valut sans doute l'engagement dans ce film ainsi que dans Gold Diggers of 33, dirigé par LeRoy, alors que Joan Blondell était pressentie pour le rôle d'Anytime Annie. Ginger tourna, cette année-là, dans neuf films, dont un Flying down to Rio qui lui fera rencontrer un certain... Fred Astaire. Savourons ici le naturel un brin vulgaire de Miss Rogers - avant qu'Astaire ne lui donne cette élégance un peu froide - et ses talents de comédienne qui, rappelons-le, lui vaudront l'Oscar en 1940 pour son interpération du rôle de Kitty Foyle.

Illustrations de cette page :
Lorraine (Una Merkel) et Peggy (Ruby Keeler) au milieu des girls – La forêt de jambes de Young and Healthy - La jeune femme échappant aux violences dans 42nd street

Musique écoutée durant l'élaboration de cette note :
Errol Garner – Errol Garner plays Misty (1954 - Dreyfus 2005)

Titre français : 42ème rue

Studio : Warner Bros
Réalisation : Lloyd Bacon
Chorégraphie : Busby Berkeley
Musique et lyriques : Harry Warren et Al Dubin

Scénario : James Seymour et Rian James d'après le roman de Bradford Ropes.

Avec :
Warner Baxter (Julian Marsh), Bebe Daniels (Dorothy Brock), George Brent (Pat Denning), Una Merkel (Lorraine Fleming), Ruby Keeler (Peggy Sawyer), Guy Kibbee (Abner Dillon), Dick Powell (Billy Lawler), Ginger Rogers (Anytime Annie), George E. Stone (Andy Lee)

Durée : 1h30mn
Noir & Blanc