Gold Diggers of 1933

G
Mervyn LeRoy

Gold Diggers of 1933

Comédie musicale – États-Unis (1933)

Au cœur de la Grande Dépression, quatre girls au chômage tentent de survivre en séduisant de riches hommes d'affaires.

Des trois grands films musicaux produits en 1933 par la Warner (avec 42nd street et Footlight parade), celui-ci est mon favori. Non pour l'argument, car on voit combien il est mince, mais pour son ton tout à fait particulier, à la fois joyeux et très libre (quand il aborde de façon directe le thème du sexe, de l'argent et du pouvoir) et pessimiste (reflet d'une époque difficile pour le peuple américain).

Le premier numéro We're in the money qui ouvre le film donne le tempo. Emmené par Fay (Ginger Rogers), le ballet des girls couvertes d'or et évoluant dans un décor de dollars gigantesques est un hymne à la toute-puissance de l'argent-roi. Cette chanson optimiste et insouciante est interrompue nette par le principe de réalité, à savoir des huissiers venant saisir tout ce qu'ils peuvent pour cause d'impayés, y compris le moindre morceau de costume des girls. Voilà, le rêve est passé pour tous et toutes. Chômage et précarité vont suivre.

Le contraste entre la gaieté du départ et la violence (relative) de la saisie est tout à fait saisissant. Il l'est d'autant plus que Gold Diggers of 1933 rompt avec une habitude plutôt établie dans le musical qui tendait à réserver pour la dernière demi-heure du film les numéros musicaux importants. Ici, l'articulation entre le thème du numéro et la partie jouée qui va suivre est naturelle et impeccable. Il en sera de même pour les numéros suivants, placés dans un timing parfait par rapport à l'intrigue, judicieusement unis à celle-ci. En cela, l'œuvre de LeRoy et Berkeley est tout à fait novatrice [1].

Quatre grands types de femmes vont donc tenter de survivre dans cet environnement difficile. Pour l'ingénue Polly Parker (Ruby Keeler), la tâche se révèle facile puisque son amoureux, le boy next door qui compose de si merveilleuses chansons, Brad (Dick Powell), est en fait un riche fils de famille. Contre l'avis des siens, il ne va pas hésiter à financer la prochaine revue à la condition que l'on prenne ses chansons et que Polly ait un rôle. Ce couple d'amoureux (Keeler et Powell) est un classique de ces premiers musicals Warner [2] et le deuxième grand numéro créé par Busby Berkeley va lui être consacré.

Pettin' in the Park est un délicieux moment où se joue toute la comédie du désir entre hommes et femmes et où Berkeley frôle constamment les limites. Un bébé incarné par un acteur de petite taille et dont ont dû s'inspirer les auteurs de Who Framed Roger Rabbit ? pour le personnage de Baby Herman sert de fil rouge entre des tableaux à l'érotisme certain (c'est tout le charme des films pre-Code [3]). Après leur strip-tease en ombre chinoise interrompu par le bébé farceur, les girls retrouvent leurs amoureux vêtues de robes métalliques infranchissables – ah ! ces femmes qui s'offrent mais ne se donnent pas – sauf à être muni d'un ouvre-boîte, ce qu'avait bien entendu anticipé le bébé...

Décidés à ramener l'héritier à la raison, son frère Lawrence (Warren William) et l'avocat de la famille Peabody (Guy Kibbee) débarquent de Boston dans la ville de tous les pêchés qu'est New York. Deux proies idéales pour la rigolotte Trixie (Aline MacMahon) qui ne va faire qu'une bouchée du juriste rondouillard, et pour Carol (Joan Blondell) qui ne cherche pas un riche protecteur, mais un véritable amour. Ayant été prise pour Polly par Lawrence, ce dernier va tenter de provoquer sa rupture avec Brad. Cete confusion d'identité va durer longtemps, suffisamment pour qu'un lien amoureux unissent ces deux-là, qui auront encore à vaincre les préjugés de classe de Bradford. Suffisamment également pour placer le troisième grand numéro de Berkeley Shadow Waltz, à l'inventivité décoiffante [4].

Introduites par un nouveau duo chanté par Keeler et Powell, les girls vêtues de robes légères et virevoltantes en forme de cloches superposées jouent du violon sur une structure hélicoïdale que Berkeley va filmer sous tous les angles, composant des plans étourdissants en accord avec la très belle valse d'Harry Warren. Quand le set plonge dans l'obscurité, les violons rehaussés de tubes néon continuent de vivre jusqu'au plan final en plongée à 90° [5] qui voit les instruments lumineux composer un immense violon. On dit souvent que D.W. Griffith inventa pratiquement tout le langage du cinéma, mais je crois que tout ce qu'il ne créa pas le fut par Berkeley qui donna, cette année là, une dimension supplémentaire, non seulement aux musicals mais à l'art cinématographique.

Après les atermoiements d'usage entre amants, tout finira bien pour nos trois couples. C'est le moment pour Berkeley de nous offrir un quatrième grand tableau musical, tellement réussi, étonnant et pessimiste qu'il colore d'amertume tout ce que nous venons de voir. Remember My Forgotten Man illustre un problème récurrent chez les Amerlocains : l'absence de considération pour leurs anciens combattants [6]. L'occasion pour Berkeley de montrer également la réalité de la crise dans cet abandon des vétérans qui forment les files d'attente à la soupe populaire et sont rudoyés par la police, sauf quand des plus déclassés qu'eux – ici Joan Blondell jouant le rôle d'une prostituée – prennent leur défense.

Un des grands atouts de ce numéro est que Blondell chantait fort mal. Plutôt qu'un playback, Berkeley lui fit finalement déclamer son texte, à la façon des Songspiel de Kurt Weill, adoptant du même coup une photographie expressioniste très réussie. Cette introduction déclamée devient ensuite chanson grave et magnifique par la grâce de la voix exceptionnelle de la contralto noire Etta Moten, qui accompagnera ces longues files de soldats partant puis revenant de la guerre et condamnés ensuite à d'autres files, celles de la mendicité.

La marche du dernier plan rappelle celle des vétérans de 1932 sur la capitale fédérale qui inspira Berkeley. A noter que Puttin' in the Park devait conclure le film mais que les producteurs, en premier Zanuck, furent tellement bluffés par Remember My Forgotten Man qu'ils décidèrent de le mettre en conclusion, donnant définitivement à Gold Diggers of 1933 (qui, au départ, ne devait pas comporter de numéros musicaux) son admirable caractère désenchanté.

Chroniqué par Philippe Cottet le 07/01/2009



Notes :

[1] Osmose que Busby Berkeley tentera de reproduire dès 1934 dans son film Dames et qui sera portée à la perfection dans les chefs d'œuvre des années Freed à la MGM, Singing in the Rain du couple Donen/Kelly et le Band Wagon de Minnelli.

[2] Ils tourneront quatre films ensemble mais Keeler (à l'époque épouse d'Al Jolson) était moins bonne comédienne que tap dancer ce qui la fit disparaître rapidement des affiches.

[3] Le Codes Hays, code d'autocensure appliqué entre 1934 et 1966 par les studios, rédigé par un prêtre catholique et un jésuite.

[4] Reste le cas de Fay qui disparait rapidement du devant de la scène, au grand dam des admirateurs de cette Ginger Rogers première époque, dont je suis, au sex-appeal un peu vulgaire. On peut toujours se dire que vraie girl soucieuse de son indépendance, elle n'était pas du genre à échanger sa liberté pour le confort aliénant du mariage.

[5] Passé dans le langage technique du cinéma sous le nom de son inventeur. Berkeley a compris que la caméra devait montrer ce que l'œil ne pouvait pas voir au théâtre ou dans la vie, d'où ses constructions géométriques et mouvantes de danseuses vues du dessus qui l'ont rendu célèbre.

[6] Berkeley était lui-même un ancien militaire, d'où sans doute aussi son amour immodéré pour les scènes de masse inspirées des défilés.

Illustrations de cette page :

Miss Ginger Rogers – Le bébé malicieux de Pettin' in the Park – Miss Joan Blondell

Titre français : Chercheuses d'or 1933

Studio : Warner Bros
Réalisation : Mervyn LeRoy
Chorégraphie : Busby Berkeley
Musique et lyriques : Harry Warren et Al Dubin

Scénario : David Boehm, Erwin S. Gelsey d'après la pièce d'Avery Hopwood

Avec :
Warren William (Lawrence Bradford), Joan Blondell (Carol), Dick Powell (Brad), Ruby Keeler (Polly Parker), Aline MacMahon (Trixie), Guy Kibbee (Peabody), Ginger Rogers (Fay), Billy Barty (le bébé)

Durée : 1h36mn
Noir & Blanc