Dans un recoin de ce monde

D
Katabuchi Sunao

Dans un recoin de ce monde

Animation – Japon (2016)

Le Japon rural durant la guerre d'agression de l'ère Shôwa, à travers l'histoire de Suzu, une jeune paysanne née dans la ville d'Hiroshima.

Ce n'est pas un hasard si Dans un recoin de ce monde (この世界の片隅に) débute en l'an 8 de l'ère Shôwa (1933) [1]. Les Japonais viennent de claquer la porte de la Société des Nations, qui protestait contre leur occupation de la Mandchourie [2]. L'Empire commence sa guerre d'agression en Asie, que l'on peut considérer comme le véritable début du second conflit mondial.

Urano Suzu a alors huit ans, l'âge du règne. Ses parents vivent chichement d'un petit commerce d'algues à Eba, une île délimitée par les rivières Ota et Tenma, au sud d'Hiroshima. Elle est très proche de sa cadette Sumi, moins de son frère aîné Yoichin, adolescent bagarreur. Suzu est rêveuse, imaginative, passionnée par le dessin. Elle est à l'âge où elle peut encore voir apparaître un zashiki warashi (座敷童) [3] ou inventer, pour sa benjamine, une histoire d'enlèvement au cœur de la grande ville par un monstre géant qu'elle réussira à berner.

D'une façon qui pourrait paraître décousue, Dans un recoin de ce monde égrène quelques souvenirs supplémentaires, entre les ans 10 et 16 de Shôwa, de ce qui est encore un paradis. Cela permet à Katabuchi de montrer comment l'idée de la guerre s'est lentement diffusée dans les couches les plus excentrées de cette nation principalement composée de paysans et d'artisans sans grande éducation.

Les Urano vivent, comme la quasi-totalité de la population, dans un univers d'une poignée de kilomètres où des liens particuliers se tissent entre les êtres et les choses, que rien n'est susceptible de perturber. Les visites à la grand-mère, qui habite Kusatsu, semblent de formidables aventures pour les trois enfants, alors qu'il suffit de franchir le bras de la Tenmagawa quand la marée est descendue. On se marie dans le voisinage immédiat, et même s'il s'agit souvent d'arrangements, cela n'empêche par les sentiments adolescents de s'y épanouir. Telle l'affection que porte Suzu à l'un de ses camarades de classe, Mizuhara Tetsu ; afin qu'il puisse rendre le travail demandé par l'école, elle va peindre pour lui la Mer intérieure et ses vagues [4].

Il s'agit de l'un des derniers moments de rêverie du film, qui marquera la fin de l'enfance et de l'innocence et un tournant vers le réalisme de l'âge adulte. Déjà, des signes que le monde alentour change sont visibles.

Deux années plus tard (année 18 de Shôwa, soit 1943), les anciens camarades d'école ont revêtu leurs bandes molletières et leur uniforme de soldat et tous les autres hommes sont tournés vers l'effort de guerre. C'est le moment choisi par une famille pour demander aux Urano la main de Suzu. Les Hôjô vivent dans la montagne, au-dessus de la base navale de Kure où travaillent le père et le fils, à une vingtaine de kilomètres seulement d'Hiroshima. Autrement dit au bout du monde...

Shusaku, le futur marié, n'a croisé sa promise qu'une unique fois, mais il est pour elle un parfait inconnu. Dans la précipitation du départ, la grand-mère de Suzu lui confie un énigmatique code de la première nuit en guise d'éducation sexuelle qui, dans une scène assez étonnante, permettra de briser la glace entre les deux époux. Entre eux dès lors, une immense et très pudique tendresse va s'épanouir, durant les deux dernières années du conflit sur lesquelles se concentre désormais Dans un recoin de ce monde.

Si elle est bien accueillie par les Hôjô, Suzu est essentiellement une force de travail pour remplacer la mère, usée et handicapée par une patte folle. Comme le dira à un moment donné un membre de la Kenpeitai (憲兵隊) qui l'a surprise en train de dessiner la baie de Kure et qui la prend pour une espionne, « Surveillez-la. Après tout, les belles-filles restent des étrangères ».

Dans un recoin de ce monde suit donc Suzu dans toutes ses activités quotidiennes, souvent harassantes, et son apprentissage de la vie d'adulte. C'est un merveilleux moment d'ethnographie paysanne qui passe, soutenu par les tons pastel, le mouvement légèrement ralenti des personnages choisi par le réalisateur et l'excellente qualité de l'animation.

Débrouillarde quand elle entreprend de tailler un pantalon plus commode dans un vieux kimono, ses connaissances de petite campagnarde pauvre lui permettent de toujours faire manger à sa faim la famille, malgré les restrictions alimentaires de plus en plus sévères. C'est avec le regard de quelqu'un pas encore touchée par la dureté et la violence de ce monde qu'elle découvre le marché noir – et l'absence de morale de tous ces profiteurs – ou le luxe et la relative insouciance des quartiers de plaisir.

L'empathie pour le personnage de Suzu est immédiate, sans doute parce que l'on continue de voir l'enfant en elle, naïve, un peu perdue dès que le monde se complique, mais toujours capable d'émerveillement. Surtout, elle affronte avec une humeur égale la dégradation de sa condition, l'angoisse du conflit qui se rapproche, l'arrivée progressive de la faim qui rend plus pénibles les travaux ordinaires – l'eau qu'il faut puiser bas dans la colline et remonter sur sa palanche, la quête de nourriture, les files d'attente.

L'autre personnage passionnant de Dans un recoin de ce monde est Keiko, l'aînée de la famille Hôjô. Elle fut une modan gâru (モダンガール), l'une de ces jeunes filles ayant adopté le mode de vie de l'Occident. Un flashback retrace son existence, l'époux qu'elle se choisit – un horloger possédant une prospère boutique en ville –, les deux enfants, garçon et fille qu'ils eurent ensemble, destinés à grandir, eux aussi, dans cette modernité.

Au décès de son mari commença pour elle la lente perte de cette liberté et de ce confort. Pour raisons militaires, leur magasin fut rasé, forçant Keiko à se réfugier dans sa belle-famille puis à retourner chez ses parents avec Hamori, sa petite fille, en haut de cette colline qu'elle avait fuie pour une vie autre.

Seulement, la place est maintenant occupée par Suzu, dont elle moque les allures paysannes et la simplicité d'esprit, aux fins de se rassurer sur sa supériorité. Pour se débarrasser d'elle, elle l'encourage même à visiter longtemps ses parents à Hiroshima. Si elle est heureuse de revoir ceux-ci, Suzu est pressée de rentrer à Kure où est désormais, par tradition, sa place. C'est donc Keiko qui partira, l'épouse « appartenant » au clan du mari. Parce que c'est la guerre et que le lien qu'était le défunt ne les oblige plus, elle sera définitivement renvoyée de sa belle-famille, laissant derrière elle son fils qui sera élevé par ses beaux-parents.

Avec ce qui les rapproche et les sépare, Suzu et Keiko sont deux faces d'un même Japon, celui qui émergera après la capitulation, dans ce mélange qui nous étonne toujours d'archaïsme et de modernité. En attendant, les combats martyrisent, jour et nuit, un territoire qu'on leur avait présenté comme inviolable. La baie de Kure, qui abritait les deux plus gros cuirassés de la flotte japonaise – le Yamato et le Musashi – est une cible prioritaire pour les avions américains.

Alors qu'elles sont en ville pour voir le vieux Hôjô hospitalisé, Suzu et Hamori devenues inséparables vont être les victimes d'un drame. L'incident est traité de façon abstraite, comme si l'horreur du bombardement et ses conséquences ne pouvaient prendre place dans ce qui était toujours une vie heureuse, parce que « même en temps de guerre, la cigale chantait encore et le papillon volait... » Désormais mutilée, inutile, estimée coupable par Keiko de la perte d'Hamori, Suzu sombre dans une rage contenue et une mélancolie sans fin. Le conflit est à présent sur eux, dans son vacarme, son horreur, la terreur des alertes, la destruction complète de la ville de Kure [5] suivie, quelques scènes plus tard, de cette intense lumière qui saisit la maisonnée au petit matin, de l'onde de choc et de l'apparition de l'immense nuage mortifère sur l'horizon.

Sans l'amour de son mari, Suzu aurait été là-bas, tuée par le souffle de la bombe comme ses parents, ou irradiée comme sa sœur à qui elle rendra visite bien après et qui, comme des milliers d'autres, deviendra une hibakusha (被曝者) [6]. Entre temps, l'audition quasi-religieuse du Gyokuon-hôsô (玉音放送), première adresse de l'Empereur à son peuple lui signifiant la capitulation du pays libèrera la rage, l'incompréhension (« Ils nous avaient dit que nous devions nous battre jusqu'au dernier ») et la tristesse de Keiko et de Suzu. Tous ces sacrifices, ces morts, cette misère pour ça ? [7]

Dans un recoin de ce monde veut néanmoins finir sur une note optimiste, montrant que la solidarité avec les plus démunis s'organise (l'aide de Kure aux victimes d'Hiroshima, la prise en charge de la petite orpheline), que l'émerveillement peut encore exister et que le Japon éternel va bientôt se tourner vers un avenir qui ne pourra être que meilleur que cet enfer. On sait que le chemin sera long pour tous, surtout pour ces enfants des décombres et des cendres [8].

Prix du jury au Festival d'Annecy 2017, film de l'année au Japon et vainqueur d'à peu près tout ce que peut gagner un anime (アニメ) au niveau international, Dans un recoin de ce monde est une histoire magnifique, instructive, proche de la perfection artistique d'un Miyazaki Hayao, précis et réaliste comme un Takahata Isao. Comme les œuvres de ceux-ci, il enchantera tous les âges et tous les publics.

Chroniqué par Philippe Cottet le 12/04/2018



Notes :

[1] L'ère est la période désignant le règne d'un empereur. Il s'agit ici de Shôwa Tennô (昭和天皇) que nous connaissons en Occident sous le nom de Hirohito. Il fut le 124e empereur et régna du 25 décembre 1926 au 7 janvier 1989.

[2] Envahi en 1931, le pays avait été détaché de la Chine et était devenu le Mandchoukouo, empire fantoche dirigé par Pu Li, le dernier Fils du Ciel (on se souvient du film de Bertolucci Le dernier empereur). Cette base continentale riche en matières premières dont l'Archipel est démuni, était indispensable à la poursuite de l'idéal impérial qu'était la conquête de la Chine, qui commença en l'an 9 par l'invasion de la Chine du Nord.

[3] Yôkai des habitations, qui possède une nature ambivalente, apportant bonheur ou malheur. Ici, il s'agit d'une jeune fille de l'âge de Suzu, sale et affamée, qu'elle aperçoit dans la maison de sa grand-mère.

[4] La comparaison de cette scène avec celle du manga montre que Dans un recoin de ce monde est resté très proche, graphiquement, de l'œuvre de Kôno Fumiyo.

[5] Bombardements intensifs entre les 24 et 28 juillet 1945, que Dans un recoin de ce monde traite par ces allers-retours permanents de la famille Hôjô vers l'abri anti-aérien, les flammes qui dévorent la cité, le champ de ruines que traverse Shusaku pour gagner sa nouvelle affectation.

[6] Les victimes des deux bombes qui ont survécu, rangés dans une typologie assez précise selon l'endroit où ils se trouvaient lors de l'explosion. Les Amerlocains tentèrent de minimiser le nombre d'irradiés, mais beaucoup le furent, manifestant des changements physiques et des maladies qui favorisèrent leur ostracisation par la suite, triste habitude de la société nippone dès que l'on ne se trouve pas dans la norme.

[7] Rappelons que le peuple japonais, dans son ensemble, fut tenu responsable de la guerre, alors que l'homme pour qui et par qui elle fut menée fut exonéré de tout reproche, ainsi que tous les membres de la famille impériale impliqués dans des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité. Par exemple le prince Asaka-no-miya Yasuhiko-ô, oncle de l'Empereur, responsable du sac (viol/massacre) de Nankin (entre 200 et 300 000 morts, entre 20 et 80 000 enfants et femmes violés).

[8] Voir Le tombeau des lucioles (Hotaru no haka 火垂るの墓) réalisé par Takahata Isao, d'après le récit beaucoup plus sombre et en partie autobiographique de Nosaka Akiyuki La Tombe des lucioles (蛍の墓) qui raconte l'errance de deux orphelins dans les ruines de Kobe, la faim, la peur, la mort.

Musiques écoutées durant l'écriture de cette chronique : Voiceless Voice in Hiroshima de Hosokawa Toshio (2002, col legno) – Koto Uta Voyage I de Hosokawa Toshio (2005, Kairos) – Ellora Symphony, Trinita Sinfonica, Rhapsody d'Akutagawa Yasushi (Naxos, 2002)

Illustrations de cette page : Suzu adolescente chez sa grand-mère – Suzu, Tetsu et les lapins blancs de la Mer intérieure – Suzu adulte allumant le foyer – Keiko – La petite orpheline d'Hiroshima à côté du cadavre pourrissant de sa mère

Titre : この世界の片隅に (Kono Sekai no Katasumi ni)
Titre à l'international : In This Corner of the World

Studio : MAPPA
Réalisation : Katabuchi Sunao
Scénario : Katabuchi Sunao et Uratani Chie, d'après le manga de Kôno Fumiyo
Direction artistique : Matsubara Hidenori
Production : Genco, Animatsu Entertainment
Musique : Kotringo (Parole du thème de Kôno Fumiyo)

Avec les voix de : Nounen Rena (Urano Suzu), Hosoya Yoshimasa (Hôjô Shuusakui), Kuromura Keiko (Omi, Minori)